Will Tullet, historien des odeurs : « On apprend aux enfants à lire et à compter, il faut aussi leur apprendre à sentir »
Nous respirons sans cesse, mais nous avons désappris à vraiment sentir. Dans un quotidien aseptisé puis reparfumé de synthèse, un sens que personne n'exerce plus s'émousse en silence.
Will Tullet est un historien britannique spécialisé dans l'étude des odeurs à travers les époques. Son travail consiste à analyser comment les sociétés ont perçu, utilisé et interprété les parfums, les effluves et les arômes au fil du temps. Contrairement aux historiens traditionnels qui se concentrent sur les textes ou les objets, Tullet explore l'histoire par le prisme des sens, en particulier l'odorat, souvent négligé dans la recherche académique. Son approche s'inscrit dans un courant émergent appelé olfactologie historique, qui vise à comprendre l'impact des odeurs sur les comportements, les cultures et les économies passées. Tullet enseigne également cette discipline à l'Université d'Oxford, où il cherche à sensibiliser le grand public et les chercheurs à l'importance des odeurs dans l'histoire humaine.
L'odorat est le sens le moins développé chez l'être humain moderne, comparé à la vue ou l'ouïe, mais il a joué un rôle crucial dans l'évolution et la survie de notre espèce. Les odeurs permettent de détecter des dangers (comme un feu ou un aliment avarié), de communiquer des émotions (la peur ou le dégoût) ou encore d'établir des liens sociaux (comme l'odeur d'un partenaire potentiel). Pourtant, dans les systèmes éducatifs contemporains, l'apprentissage de l'odorat est quasi inexistant. Will Tullet souligne que les enfants apprennent à lire, écrire, compter et même à programmer, mais rarement à identifier, décrire ou interpréter les odeurs. Cette lacune s'explique en partie par le fait que l'odorat est considéré comme un sens subjectif et difficile à mesurer, contrairement aux compétences mathématiques ou linguistiques.
Will Tullet plaide pour une éducation olfactive dès l'enfance, car elle pourrait enrichir le développement cognitif, émotionnel et social des individus. Apprendre à sentir permettrait aux enfants de mieux comprendre leur environnement, de développer leur mémoire (les odeurs sont fortement liées aux souvenirs) et d'affiner leur sens critique face aux parfums artificiels omniprésents dans les produits du quotidien. Tullet cite des études montrant que les personnes capables de décrire précisément une odeur ont une meilleure capacité à identifier des émotions ou des situations à risque. Il propose des exercices simples, comme reconnaître des odeurs familières (café, pain grillé, herbe coupée) ou comparer des parfums naturels et synthétiques, pour stimuler cette compétence.
Tullet explique que les odeurs ont façonné des civilisations entières. Dans l'Antiquité, les parfums étaient utilisés pour des rituels religieux ou des échanges commerciaux (comme l'encens ou la myrrhe). Au Moyen Âge, les odeurs nauséabondes des villes étaient associées à la maladie, tandis que les parfums forts masquaient les mauvaises odeurs. À la Renaissance, les parfumeurs italiens et français ont élevé l'art de la parfumerie au rang de science, créant des fragrances qui reflétaient le statut social. Tullet note que les odeurs ont aussi servi de marqueurs culturels : par exemple, l'odeur de la poudre à canon était associée à la guerre, tandis que celle de la lavande symbolisait la paix. Ces exemples illustrent comment les odeurs transcendent le simple plaisir sensoriel pour devenir des outils de pouvoir et de distinction.
Intégrer l'éducation olfactive dans les programmes scolaires pose plusieurs défis. D'abord, il n'existe pas de méthode standardisée pour évaluer les compétences olfactives, contrairement aux tests de lecture ou de calcul. Ensuite, les enseignants manquent souvent de formation pour transmettre ces connaissances. Tullet suggère de s'inspirer des méthodes utilisées en aromathérapie ou en gastronomie, où la reconnaissance des odeurs est enseignée de manière systématique. Il propose aussi d'utiliser des kits pédagogiques contenant des flacons d'odeurs de base (vanille, citron, pin, etc.) pour rendre l'apprentissage ludique. Enfin, il souligne la nécessité de sensibiliser les parents, car l'éducation olfactive commence souvent à la maison, par exemple en cuisinant avec des ingrédients frais plutôt que des plats industriels.
Au-delà de l'éducation, l'étude des odeurs a des applications concrètes dans divers domaines. En médecine, les neurologues utilisent des tests olfactifs pour détecter des maladies comme Alzheimer ou Parkinson, car l'odorat est l'un des premiers sens à décliner dans ces pathologies. Dans l'industrie, les parfumeurs et les chimistes collaborent pour créer des fragrances qui évoquent des émotions ou des souvenirs, comme les *notes olfactives* utilisées dans le marketing (par exemple, l'odeur de pain frais dans les supermarchés). Tullet mentionne aussi l'importance des odeurs dans la *sécurité alimentaire* : détecter une odeur de moisi ou de brûlé peut prévenir des intoxications. Ces exemples montrent que l'odorat, bien que souvent sous-estimé, est un outil précieux dans de nombreux secteurs professionnels.

