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Généraliste

Apprendre à jouer avec le risque

ICI Radio-Canada · mis à jour 4 oct.

Favorables au jeu risqué, les experts se demandent comment lui refaire une place dans la vie des enfants..

Jeux de chamailles

À l’école primaire de Val-Brillant, dans la vallée de la Matapédia (Bas-Saint-Laurent, Québec), les élèves participent à des jeux de chamailles, une forme de lutte encadrée où deux enfants s’affrontent physiquement sous des règles strictes. Ces jeux, introduits il y a six ans par Maude Morin-Lévesque, agente de réadaptation, visaient initialement à canaliser l’énergie d’élèves turbulents. Les règles incluent le respect mutuel (arrêt si l’un des deux n’a plus de plaisir), l’interdiction de toucher à la tête, au cou ou aux parties intimes, et une discussion après le jeu pour analyser les émotions ressenties. Aucun accident majeur ni plainte de parents n’a été signalé depuis le lancement du projet, et les éducatrices observent une réduction des interventions pour comportements indésirables. Le projet, initialement perçu comme bizarre par certains, a depuis essaimé dans sept autres écoles de la région et intéresse désormais la santé publique régionale.

Jeu risqué : définition

Le jeu risqué est défini par Mariana Brussoni, professeure à l’Université de la Colombie-Britannique, comme une activité palpitante et excitante où l’enfant est confronté à l’incertitude et où existe un risque de blessure physique mineure. Ce type de jeu, qui peut prendre la forme de chamailles, de grimper aux arbres, de dévaler une pente à vélo ou de manier des outils, permet à l’enfant de repousser ses limites tout en choisissant lui-même son défi. Contrairement au danger, qui menace réellement la sécurité de l’enfant, le risque est considéré comme bénéfique pour son développement. En 2024, la Société canadienne de pédiatrie (SCP) a publié un document de principes soulignant les bienfaits du jeu risqué, notamment pour les habiletés motrices, l’autonomie et les interactions sociales. Les recherches montrent que ce type de jeu réduit l’anxiété, l’hyperactivité et la sédentarité chez les enfants.

Risque vs danger

Une distinction clé est faite entre le risque et le danger par les experts. Le risque, comme dans les jeux de chamailles ou l’escalade, est une situation où l’enfant peut évaluer ses capacités, faire des choix et apprendre à gérer l’incertitude. Il favorise la confiance en soi et la résilience. À l’inverse, le danger désigne une situation où la sécurité de l’enfant est réellement menacée, comme une chute d’une hauteur dangereuse ou un objet tranchant mal utilisé. La Société canadienne de pédiatrie recommande un équilibre : rendre le jeu aussi sécuritaire que nécessaire plutôt que aussi sécuritaire que possible, afin de préserver les bénéfices du risque tout en limitant les dangers réels. Cette approche vise à éviter que les enfants ne perçoivent toute forme d’incertitude comme effrayante, ce qui pourrait nuire à leur développement émotionnel et social.

Freins au jeu risqué

Plusieurs obstacles limitent la pratique du jeu risqué chez les enfants, selon Mariana Brussoni. Les freins viennent des parents, des enseignants, des urbanistes, des prestataires de loisirs, des compagnies d’assurance et des avocats. Les inquiétudes portent sur les blessures, les plaintes potentielles ou les responsabilités légales. En 2024, la SCP a publié un document pour donner des arguments aux adultes réticents, mais le passage à la pratique reste difficile. Émilie Beaulieu, pédiatre et co-auteure du document, souligne que la clé du succès réside dans la motivation des personnes porteuses du projet et leur capacité à convaincre leur entourage. Les projets innovants nécessitent souvent des défenseurs prêts à surmonter les résistances culturelles et institutionnelles.

EnJeuLab : espaces innovants

Mariève Blanchet, professeure à l’UQAM, a développé l’EnJeuLab, un réseau de recherche qui conçoit des espaces de jeu libres et non structurés pour favoriser le jeu risqué. Contrairement aux parcs traditionnels aux parcours imposés, ces espaces offrent des défis variables (sol inégal, billots de bois de tailles différentes, matériaux mobiles comme des cordes ou des filets) permettant aux enfants de choisir leur niveau de difficulté. L’objectif est de maintenir les enfants actifs, autonomes et créatifs, tout en incluant ceux qui se sentent moins compétents. Les premières observations montrent une participation accrue des jeunes et une réduction de l’exclusion sociale liée aux habiletés motrices. En Estrie, à Bromont, un terrain expérimental a été installé pour tester cette approche, qui vise à réintroduire la liberté et la créativité dans le jeu des enfants.

Bénéfices observés

Les projets comme les jeux de chamailles ou l’EnJeuLab ont démontré plusieurs bénéfices pour les enfants. À Val-Brillant, les éducatrices rapportent une réduction des interventions pour élèves turbulents et une meilleure disponibilité en classe après les jeux. Les recherches associées au jeu risqué montrent des améliorations des habiletés motrices, de l’autonomie, des interactions sociales et de la gestion des émotions. Les enfants deviennent moins anxieux et moins sédentaires. Cependant, les experts notent que la société a évolué : les balançoires en métal ou les jeux non encadrés d’autrefois ne sont plus adaptés aux normes actuelles de sécurité. L’enjeu est donc de trouver un équilibre entre la valorisation du jeu libre et la prévention des dangers réels, sans tomber dans l’excès de contrôle qui prive les enfants des bénéfices du risque.

Ce que ça pourrait changer

Mariana Brussoni observe un regain d’intérêt pour le jeu risqué et libre, malgré les défis persistants. Elle souligne que les nouvelles générations de parents n’ont pas toujours connu ces jeux dans leur enfance, ce qui rend leur promotion plus complexe. La Dre Émilie Beaulieu, de la SCP, reconnaît que la société a progressé sur le plan de la sécurité, mais insiste sur la nécessité de réintroduire progressivement le jeu libre, sans revenir à des pratiques dangereuses. Les projets comme ceux de Val-Brillant ou de l’EnJeuLab montrent que des solutions existent, mais leur généralisation dépend de l’engagement des adultes, des institutions et des décideurs. Brussoni estime que le balancier commence à revenir, avec une évolution positive malgré des reculs ponctuels. L’objectif reste de permettre aux enfants de vivre des expériences de liberté et d’incertitude, essentielles à leur développement.

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