IA et littérature : "On assiste à une paranoïa où tout devient suspect, avec des lecteurs détectives textuels"
Avec la lourde accusation visant l'auteur Thélyson Orélien, le monde français de l'édition fait face à sa première grande crise liée à l'utilisation de l'intelligence artificielle. Chargée d'enseignement et autrice d'un livre à ce sujet, Stéphanie Parmentier analyse ce soupçon généralisé croissant..
En septembre 2026, le monde de l'édition française fait face à sa première grande polémique liée à l'utilisation de l'intelligence artificielle (IA) dans la création littéraire. L'auteur Thélyson Orélien est accusé d'avoir utilisé l'IA pour écrire son roman à succès C'était ça ou mourir. Cette accusation, portée par un collectif de cinq lecteurs et internautes via un compte X, marque un tournant dans la perception de l'IA dans le milieu littéraire. Jusqu'à présent, les polémiques autour de l'IA dans les livres étaient rares ou peu médiatisées en France, contrairement à d'autres pays comme le Royaume-Uni, où des œuvres comme Shy Girl de Mia Ballard ont déjà été retirées des librairies en avril 2026. Ces accusations surviennent dans un contexte où la lecture et les ventes de livres sont en baisse, avec des librairies en difficulté et une baisse des lecteurs signalée par le CNL (Centre national du livre).
L'affaire Orélien illustre une tendance croissante à la suspicion envers les textes littéraires, où tout devient potentiellement suspect. Les lecteurs se transforment en détectives textuels, utilisant des outils comme le logiciel Pangram ou analysant des détails stylistiques pour détecter une possible intervention de l'IA. Cette paranoïa s'est intensifiée ces dernières années, avec des cas comme celui de Jamir Nazir, dont la nouvelle Le Serpent dans le Bosquet a remporté le prix Commonwealth Short Story en juillet 2026, ou Jerry Falade, dont un roman policier a été déprogrammé. Les accusations ne se limitent pas aux réseaux sociaux : certains auteurs vont jusqu'à s'enregistrer ou se filmer en train d'écrire pour prouver leur authenticité, inversant ainsi la dynamique traditionnelle où les machines imitaient les humains. Cette situation inédite fragilise la présomption d'authenticité des auteurs, un principe implicite jusqu'alors.
L'utilisation de l'IA dans l'écriture littéraire redéfinit le rôle de l'auteur. Auparavant, l'écrivain bénéficiait d'une présomption d'authenticité automatique, sans besoin de prouver son travail. Aujourd'hui, cette confiance est remise en question, et l'auteur doit désormais justifier son processus créatif. Cette évolution donne naissance à de nouvelles figures intermédiaires, comme l'auteur prompteur amendeur, qui utilise l'IA pour générer des idées avant de les retravailler manuellement. Cependant, la figure classique de l'auteur ne disparaît pas : il s'agit plutôt d'une renégociation de ce que signifie être auteur. Stéphanie Parmentier, docteure en littérature et autrice de Quand l'IA tue la littérature, souligne que cette transformation recompose la notion de sacre de l'auteur, évoquée par l'écrivain Vialatte, plutôt que de la supprimer. L'enjeu n'est pas la qualité littéraire, mais la transparence sur l'utilisation de l'IA.
Face à cette méfiance croissante, Stéphanie Parmentier propose une solution : l'instauration de *labels* sur les livres, similaires aux *Nutri-Score* pour les produits alimentaires. Ces labels, baptisés *Scripto-Score*, indiqueraient le degré d'intervention de l'IA dans la création du texte, sans juger sa qualité. Par exemple, ils pourraient préciser si l'IA a été utilisée pour la correction, la traduction, la structuration ou la rédaction de passages. L'objectif est de rétablir la confiance entre les lecteurs et les acteurs du livre, dans un contexte où les ventes de livres diminuent depuis janvier 2026 et où des librairies ferment. Ces labels permettraient aux lecteurs de faire des choix éclairés, tout en préservant le *pacte de lecture* qui lie traditionnellement un auteur à son public. Cette transparence est présentée comme une nécessité pour éviter une rupture de confiance dans l'industrie du livre.

