Combiner les théories féministes de la reproduction et l’économie : les modes de reproduction
Le capitalisme ne se reproduit pas seulement dans les entreprises ou les marchés : il dépend aussi d'un immense travail de reproduction sociale, largement invisibilisé et féminisé. En articulant théorie de la régulation et théories féministes de la reproduction sociale, cet article d’Irène Berthonnet et Clémence Clos montre que les régimes d'accumulation reposent également sur des « modes de reproduction » historiquement situés.
Le capitalisme ne repose pas uniquement sur la production de biens ou de services dans les entreprises : il dépend aussi d’un travail invisible et souvent féminisé, appelé reproduction sociale. Ce travail inclut les tâches domestiques (ménage, éducation des enfants, soins aux proches), essentielles pour renouveler la force de travail et maintenir le système économique. Les théoriciennes féministes, comme celles des années 1970 inspirées par le marxisme, ont souligné que ce travail est sous-estimé et mal réparti, car majoritairement assumé par les femmes. Par exemple, en France, le taux d’activité des femmes de 40 ans est passé de 69 % pour la génération née en 1945 à 86 % pour celle née en 1975, mais cette hausse s’est souvent traduite par des emplois précaires ou à temps partiel, sans réduire leur charge reproductive. Ce déséquilibre crée une contradiction interne au capitalisme : il a besoin d’exploiter au maximum la force de travail, mais doit aussi en préserver une partie pour assurer sa propre reproduction.
La théorie de la régulation est une approche économique qui étudie comment le capitalisme parvient à se stabiliser malgré ses crises récurrentes. Elle identifie des régimes d’accumulation, c’est-à-dire des périodes historiques où l’économie fonctionne selon des règles spécifiques. Par exemple, le fordisme (1945-1975) reposait sur une production de masse et des salaires élevés, tandis que le régime financiarisé (depuis les années 1980) privilégie les marchés financiers et la flexibilité du travail. Ces régimes sont soutenus par des institutions sociales, économiques et politiques, comme les lois du travail ou les politiques sociales. Cependant, cette théorie se concentre surtout sur la production et néglige les mécanismes de reproduction sociale, pourtant indispensables au fonctionnement du capitalisme.
Les auteurs proposent d’ajouter aux régimes d’accumulation la notion de modes de reproduction, qui désignent les arrangements institutionnels organisant la reproduction de la force de travail. Chaque régime d’accumulation (fordisme, financiarisé, etc.) s’accompagne d’un mode de reproduction spécifique, structuré autour de cinq domaines : le travail domestique, la petite enfance, la reproduction biologique (comme l’accès à l’avortement), la famille et les soins aux adultes (handicap, personnes âgées). Par exemple, sous le fordisme, l’État a développé des crèches et des assistantes maternelles pour permettre aux femmes de travailler, tandis que le régime financiarisé externalise davantage ces tâches via le marché ou la migration. Ces modes de reproduction reposent systématiquement sur une oppression des femmes, bien que sous des formes variables.
La fin du fordisme dans les années 1970-1980 a provoqué une crise du care, c’est-à-dire une incapacité des institutions existantes à assurer la reproduction sociale. Plusieurs facteurs ont contribué à cette crise : l’augmentation de l’emploi féminin (86 % des femmes de 40 ans actives pour la génération 1975, contre 69 % pour celle de 1945), mais aussi la baisse des salaires réels et l’érosion de l’État social. Les femmes, contraintes de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille, ont moins de temps pour les tâches domestiques, tandis que les services publics (crèches, soins) se réduisent. Par exemple, la hausse de l’activité féminine s’est souvent traduite par des emplois précaires ou à temps partiel, surtout pour les femmes peu diplômées. Cette crise a révélé l’impossibilité de maintenir un modèle où les femmes assument gratuitement l’essentiel du travail reproductif.
Le régime d’accumulation *financiarisé*, dominant depuis les années 1980, s’accompagne d’un nouveau *mode de reproduction mondialisé*. Ce dernier repose sur trois piliers : l’externalisation du travail reproductif (recours à des services payants comme les nounous ou les Ehpad privés), la professionnalisation de ces métiers et une migration accrue de travailleuses du Sud vers le Nord pour assurer ces tâches. Par exemple, des femmes originaires d’Amérique latine ou d’Afrique travaillent comme employées de maison ou aides-soignantes en Europe ou en Amérique du Nord, souvent dans des conditions précaires. Ce mode de reproduction est lié à la financiarisation du capitalisme, où la dette joue un rôle central : les États du Sud, endettés, dépendent des devises fortes, tandis que les ménages du Nord s’endettent pour accéder à ces services. Cette organisation stabilise le régime financiarisé, mais creuse les inégalités sociales et géographiques.

