Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat
René Clair au début de sa carrière. Cinémathèque française.
René Clair (1898-1981), de son vrai nom René Chomette, est une figure majeure du cinéma français. Né dans le quartier populaire des Halles à Paris, il a marqué l’histoire du 7e art en tant que réalisateur, romancier, critique et parolier. Avant de se consacrer au cinéma, il a travaillé comme journaliste sous le pseudonyme René Desprès. Son parcours illustre comment un cinéaste peut accompagner les grandes évolutions techniques du cinéma, comme le passage du muet au parlant, puis à la couleur, tout en conservant une signature artistique unique. Il a réalisé une trentaine de films entre 1923 et 1966, mêlant inventivité visuelle, humour burlesque et attention aux personnages modestes.
René Clair a commencé sa carrière cinématographique pendant l’ère du cinéma muet, une période où les images étaient silencieuses et souvent accompagnées de musique live ou de commentaires. Son premier film, Paris qui dort (1923), est une œuvre de science-fiction humoristique où un savant paralyse la capitale, laissant seulement quelques rescapés en hauteur. En 1924, il réalise Entr’acte, un court métrage dadaïste commandé par le peintre Francis Picabia et mis en musique par Erik Satie. Ce film, projeté lors d’un ballet, associe des artistes avant-gardistes comme Marcel Duchamp et Man Ray. Ces œuvres explorent des techniques comme la surimpression (superposition d’images) et des récits oniriques, tout en s’inspirant du burlesque de Charlie Chaplin et Buster Keaton.
L’arrivée du cinéma parlant en 1929, avec Le Chanteur de jazz, a suscité des craintes chez René Clair, qui craignait que le cinéma ne devienne une simple transposition du théâtre ou du roman. Pour son premier film sonore, Sous les toits de Paris (1930), il a innové en filmant certaines scènes derrière une vitre pour contourner les limites techniques du son, ou dans l’obscurité pour que l’oreille compense l’absence d’image. Il a également utilisé des mouvements de caméra complexes, comme un travelling descendant des toits vers la rue, pour dynamiser le récit. Entre 1930 et 1933, il a réalisé quatre films majeurs, dont Le Million (1931), une comédie musicale et burlesque, et À nous la liberté ! (1931), une satire de la mécanisation industrielle qui a influencé Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin.
Entre 1935 et 1945, René Clair a vécu une décennie d’exil, réalisant trois films en Angleterre et sept aux États-Unis. En Angleterre, Fantôme à vendre (1935) a connu un succès notable, tandis qu’aux États-Unis, il a adapté des comédies fantastiques comme Ma femme est une sorcière (1942), qui a inspiré la série télévisée Ma sorcière bien-aimée des années 1960. C’est arrivé demain (1944), considéré comme son meilleur film américain, raconte l’histoire d’un journaliste recevant chaque matin l’édition du lendemain, jusqu’à découvrir l’annonce de sa propre mort. Ces années d’exil, marquées par des contraintes créatives, ont éloigné Clair du cinéma français sans interrompre sa production.
De retour en France en 1946, René Clair a réalisé des films comme Le Silence est d’or (1947), qui rend hommage aux débuts du cinéma muet, et La Beauté du diable (1950), une réinterprétation du mythe de Faust. Les Grandes Manœuvres (1955), son premier film en couleurs, a remporté le prix Louis-Delluc. En 1960, il est devenu le premier réalisateur élu à l’Académie française, une consécration institutionnelle qui a scellé sa reconnaissance tardive. Cependant, sa carrière tardive a parfois été perçue comme un repli vers un style plus académique, contrairement à l’audace de ses débuts.
Dès 1928, René Clair revendiquait le statut d’« auteur » de ses films, bien avant la théorisation de la « politique des auteurs » par les Cahiers du cinéma en 1955. Pour lui, un cinéaste devait être à la fois scénariste, dialoguiste, compositeur et monteur, contrôlant chaque étape de la création. En 1951, il a détaillé sa méthode de travail dans une série de 12 entretiens radiophoniques. Henri Langlois, directeur de la Cinémathèque française, a résumé sa place unique en affirmant que Clair incarnait le cinéma français aux yeux du public international. Son approche, mêlant expérimentation formelle (surimpression, jeux son-image) et accessibilité, a influencé les débats critiques sur le cinéma d’auteur.
En 2026, deux films de jeunesse de René Clair, *Paris qui dort* (1923) et *Entr’acte* (1924), ont été inclus au programme de la spécialité *cinéma-audiovisuel* du baccalauréat. Ce choix met en lumière leur valeur artistique et patrimoniale, offrant aux lycéens un terrain d’étude sur les liens entre l’avant-garde dadaïste et l’émergence d’un langage cinématographique autonome. Ces œuvres illustrent des axes d’étude comme les émotions, les motifs, les techniques et l’histoire du cinéma. Leur sélection souligne la modernité formelle de Clair, dont l’héritage continue d’inspirer le cinéma contemporain.

