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Culture

Irène Théry, sociologue féministe : "Marcel Mauss m'a ouvert les yeux sur la division des sexes"

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 9 j

L'anthropologue Marcel Mauss à travers ses travaux sur le don, les échanges, les techniques du corps, les rites et les formes de vie en société, explore les liens qui unissent les individus et les groupes. La sociologue Irène Théry nous parle de cette œuvre majeure..

Irène Théry et Marcel Mauss

Irène Théry est une sociologue française reconnue pour ses travaux sur le féminisme et la division des sexes dans la société. Dans cette interview pour France Culture, elle évoque l’influence majeure de Marcel Mauss, un anthropologue français du début du XXe siècle, sur sa réflexion. Mauss, neveu et collaborateur d’Émile Durkheim, est célèbre pour ses travaux sur le don (échanges non marchands), les techniques du corps (gestes, postures, mouvements liés à la culture), les rites (cérémonies et pratiques symboliques) et les formes de vie en société. Théry souligne que ces concepts, souvent méconnus du grand public, ont été déterminants pour comprendre comment les sociétés organisent les rapports entre les sexes, bien au-delà des simples différences biologiques.

Le don et la division des sexes

Marcel Mauss a montré que les échanges dans les sociétés ne sont pas uniquement économiques, mais aussi symboliques : le don, par exemple, crée des liens sociaux et impose des obligations (comme le potlatch, un rituel de don et de contre-don étudié par Mauss). Irène Théry explique que cette logique s’applique aussi aux rapports entre les sexes. Les femmes et les hommes ne sont pas simplement « différents » par nature, mais leurs rôles sont construits par des attentes sociales et des normes culturelles qui varient selon les époques et les sociétés. Par exemple, les tâches domestiques ou les métiers « genrés » (comme infirmière ou ingénieur) ne sont pas neutres : ils reflètent des hiérarchies et des divisions héritées de traditions, et non de nécessités biologiques.

Les techniques du corps

Les techniques du corps, concept développé par Mauss, désignent l’ensemble des gestes, postures et mouvements appris et transmis socialement. Irène Théry les relie à la construction des identités de genre. Par exemple, la façon dont une personne marche, s’habille ou se tient est souvent perçue comme « masculine » ou « féminine », alors qu’il s’agit d’apprentissages culturels. Ces normes ne sont pas universelles : elles changent selon les époques et les cultures. Théry cite l’exemple des femmes qui, au XIXe siècle, devaient porter des corsets pour adopter une posture « féminine » idéale, une contrainte sociale bien plus qu’une nécessité physique.

Les rites et la domination masculine

Marcel Mauss a aussi étudié les rites, ces pratiques collectives qui structurent la vie sociale (mariages, funérailles, initiations, etc.). Irène Théry explique que ces rites peuvent renforcer les inégalités entre les sexes. Par exemple, dans de nombreuses sociétés, les rituels de mariage ou de deuil sont conçus pour placer les femmes dans des rôles subalternes (comme la mariée « offerte » au marié). Ces pratiques ne sont pas anodines : elles perpétuent des hiérarchies en les présentant comme naturelles ou sacrées. Théry souligne que reconnaître ces mécanismes permet de questionner leur légitimité et d’imaginer des alternatives.

Impact sur le féminisme

Pour Irène Théry, l’œuvre de Marcel Mauss offre des outils pour déconstruire les stéréotypes de genre et comprendre que la division des sexes n’est pas une fatalité, mais le résultat de constructions sociales. Elle explique que le féminisme, en s’appuyant sur ces analyses, peut aller au-delà des revendications égalitaires pour interroger les fondements mêmes de ces divisions. Par exemple, si les tâches domestiques sont historiquement attribuées aux femmes, c’est parce que la société a construit cette norme, et non parce que les femmes seraient « naturellement » plus douées pour le ménage. Théry insiste sur l’importance de ces prises de conscience pour imaginer une société plus juste.

Ce que ça pourrait changer

Marcel Mauss a publié ses travaux majeurs entre 1920 et 1950, une période où les sciences sociales (sociologie, anthropologie) commençaient à se structurer en France. Ses idées, bien que parfois critiquées pour leur vision parfois trop universaliste, restent une référence pour comprendre les dynamiques sociales. Irène Théry, qui a elle-même travaillé sur des sujets comme le mariage, la filiation ou la parentalité, s’inscrit dans cette tradition tout en la renouvelant avec une perspective féministe. Son approche montre que les questions de genre ne sont pas seulement politiques ou économiques, mais aussi culturelles et symboliques, comme le suggérait Mauss.

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