Comment sortir du capitalisme ?
Un travail collectif propose une cartographie des enjeux, des modalités et des dynamiques de sortie des sociétés capitalistes. Ce volume prend sens à partir de la conjoncture ouverte par la crise financière de 2007-2009, où les propositions visant à dépasser le capitalisme ont trouvé un nouvel écho..
L’ouvrage Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, se présente comme un dictionnaire structuré en forme de rhizome, c’est-à-dire sans hiérarchie centrale, où les sections explorent différentes pistes pour sortir du capitalisme. Publié en 2023 aux éditions La Découverte, ce livre de 899 pages (34 €) s’appuie sur la crise financière de 2007-2009 pour proposer une cartographie des enjeux, des stratégies et des dynamiques d’une transition post-capitaliste. Il aborde des thèmes variés comme le dépassement du patriarcat, la décolonisation du pouvoir, l’auto-organisation urbaine ou encore les alternatives monétaires. L’objectif est de repenser radicalement la société en combinant des approches disciplinaires multiples (sciences sociales, économie, écologie, etc.) et des savoirs non-occidentaux, comme les concepts indigènes de buen vivir (vie digne) ou de sumak kawsay (puissance de fertilité).
Le livre organise sa réflexion autour de cinq axes principaux. Le premier, rompre avec le présent, propose de sortir des catégories économiques traditionnelles, de dépasser les structures de domination comme le patriarcat ou le colonialisme, et d’expérimenter des alternatives post-monétaires. Le deuxième axe, penser le passage, explore des stratégies transitionnelles pour démanteler les héritages indésirables (fossiles, nucléaire) et refondre la division du travail. Le troisième axe, gérer les paramètres globaux, examine les défis comme la crise climatique, le vieillissement démographique ou les migrations. Le quatrième axe, conceptualiser l’horizon, imagine un futur cosmopolitique où humains et non-humains coexistent, basé sur l’entraide et la réciprocité. Enfin, le cinquième axe, organiser la vie en commun, détaille des modes de décision par assemblées locales, une économie coopérative, une éducation autogérée ou une santé publique participative.
Les auteurs analysent le capitalisme non seulement comme un système économique, mais aussi comme un mode de vie, de pensée et de subjectivité. Ils soulignent que le capitalisme est souvent associé à des valeurs comme la richesse, le progrès ou l’expansion, tandis que son dépassement est perçu comme synonyme de pénurie ou de régression. Face à cette doxa, l’ouvrage cherche à montrer que sortir du capitalisme pourrait être désirable, notamment pour préserver l’habitabilité de la planète. Il met en lumière les facteurs qui rendent ce dépassement impensable, comme l’aliénation des imaginaires ou la naturalisation du système actuel. L’enjeu est de construire de nouveaux récits et représentations pour rendre cette transition possible.
L’ouvrage se distingue par trois apports majeurs. D’abord, sa visée prospective : il ne se contente pas de critiquer le capitalisme, mais imagine concrètement comment une société post-capitaliste pourrait émerger et s’organiser, rompant avec la tradition utopique classique. Ensuite, son pluralisme : il rassemble des chercheurs, activistes et savoirs variés (sciences sociales, expérimentales, théoriques ou militantes) dans un format ouvert, proche d’un dictionnaire, qui reflète une démarche exploratoire et polyphonique. Enfin, sa décolonisation épistémique : il intègre des concepts issus de cultures non-occidentales (comme le lekil kuxlejal ou le swaraj), souvent absents des débats francophones, pour enrichir les alternatives au capitalisme.
Un point faible de l’ouvrage est l’absence de réflexion approfondie sur la démocratie dans un monde post-capitaliste. Bien que mentionnée en lien avec l’autogouvernement ou les communs, la démocratie n’est pas traitée comme un enjeu central. Les auteurs semblent rejeter la démocratie libérale, associée à l’État et à la dissociation entre gouvernants et gouvernés, au profit d’un modèle communaliste inspiré de Murray Bookchin. Par ailleurs, l’ouvrage adopte une posture critique envers les Lumières et les expériences révolutionnaires du XXe siècle, jugées trop liées au capitalisme, tandis qu’il valorise les traditions non-occidentales. Cette approche, bien que stimulante, peut sembler risquée dans un contexte où l’extrême droite attaque l’héritage des Lumières.
L’ouvrage se concentre davantage sur les idées et les concepts que sur les expériences concrètes de transition post-capitaliste. Bien que les coordinateurs soulignent l’importance d’ancrer la réflexion dans les « utopies réelles » émergentes, celles-ci sont peu documentées. Par exemple, les mouvements horizontalistes des années 2010 (comme les Indignés ou Occupy) sont critiqués pour leur incapacité à transformer rapidement la société, alors que leurs effets sur la socialisation démocratique au quotidien (cantines populaires, banques de temps) sont ignorés. L’absence de synthèses empiriques limite la portée pratique du livre, qui reste avant tout une réflexion théorique sur les possibles.
Malgré ses qualités, l’ouvrage présente des limites. D’abord, son traitement des cultures non-occidentales peut friser le *primitivisme romantique*, idéalisant des sociétés indigènes sans toujours adopter un regard distancié des sciences sociales. Ensuite, l’absence de démocratie comme objet central et la critique systématique des Lumières et des révolutions passées laissent peu de place à des héritages émancipateurs pourtant porteurs d’alternatives. Enfin, l’accent mis sur les idées plutôt que sur les expériences concrètes peut donner l’impression d’une réflexion déconnectée des réalités sociales. Ces réserves n’enlèvent cependant pas l’intérêt de l’ouvrage pour celles et ceux qui cherchent à imaginer un futur post-capitaliste.

