Nous assistons à la fin du monde de Kissinger
Selon l’un des principaux arpenteurs de la géopolitique, la grande bifurcation en cours signifie qu'il y a plus de fil diplomatique qui relie les grandes puissances. L’article Nous assistons à la fin du monde de Kissinger est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’article évoque une rupture historique majeure dans les relations internationales, qualifiée de « grande bifurcation » par l’auteur. Cette expression désigne le passage d’un système mondial fondé sur des règles communes, établi après 1945, à un monde où les puissances cherchent avant tout à faire reconnaître leur statut ou à restaurer des empires. Jusqu’alors, la diplomatie permettait une conversation permanente entre États souverains, où la force n’était pas une fin en soi mais un outil au service d’objectifs partagés. Aujourd’hui, cette logique serait en déclin, remplacée par des actions unilatérales et des négociations sans succès notable, comme celles menées par le Qatar, le Pakistan ou la Suisse pour résoudre des crises régionales. Les États-Unis, autrefois garants de cet ordre, semblent désormais moins enclins à jouer ce rôle, comme en témoigne leur retrait progressif des engagements internationaux sous l’administration Trump.
La diplomatie traditionnelle, fondée sur des liens entre sujets politiques et militaires (« linkage »), serait en train de disparaître. Ce concept, popularisé par Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski pendant la guerre froide, consistait à lier des dossiers distincts pour obtenir des concessions globales. Par exemple, les négociations sur le contrôle des armes nucléaires (SALT II) étaient couplées à des discussions sur l’influence soviétique en Afrique. Aujourd’hui, cette stratégie n’est plus viable : les États-Unis ont abandonné leur rôle d’« assureur global », comme le suggère l’économiste Adam Posen, et privilégient désormais une approche unilatérale. Les négociations actuelles, comme celles sur l’Iran ou le Liban, échouent à produire des résultats durables, faute de cadre commun. Les puissances intermédiaires, comme l’Arabie saoudite ou la Turquie, agissent désormais de manière autonome, sans coordination avec les grandes puissances.
Les États-Unis, autrefois leaders de l’ordre international, voient leur influence décliner. Leur société et leurs dirigeants rejettent désormais un réengagement dans les affaires mondiales, comme en témoignent les 424 jours de déplacements du secrétaire d’État Antony Blinken sous Joe Biden, sans pour autant inverser la tendance. Le protectionnisme et l’unilatéralisme, incarnés par l’administration Trump, ont réduit les marges de manœuvre américaines. Les États-Unis ne sont plus perçus comme un garant de stabilité, mais comme un acteur cherchant des gains immédiats, comme le montre la menace de retirer les troupes d’Europe si les Européens n’achètent pas le Groenland. Cette perte de légitimité s’accompagne d’un affaiblissement des institutions internationales, comme le traité New Start sur les armes nucléaires, expiré le 5 février 2026, sans remplacement en vue.
La Chine incarne la principale puissance ascendante, avec une croissance économique spectaculaire depuis son entrée dans l’OMC en 2001 (son PIB a été multiplié par plus de 15). Contrairement aux États-Unis, elle ne cherche pas à exporter un modèle politique universel, mais à promouvoir un système de croissance planifiée et dirigée. Pourtant, elle ne peut encore prétendre au rôle d’« assureur global », faute de monnaie de réserve internationale, d’hégémonie historique ou d’attractivité culturelle. Son modèle repose sur des valeurs comme l’autorité, le mérite par l’éducation (inspiré de Confucius) et le primat du collectif, en opposition aux valeurs occidentales comme la démocratie ou les droits humains. Des tensions internes, liées à des inégalités économiques et à un vieillissement démographique, pourraient fragiliser son ascension à moyen terme.
Une caractéristique majeure de cette période est la remise en cause des frontières linéaires, héritées du traité de Westphalie (1648), qui définissaient les États-nations. Les puissances établies (Russie), déclinantes (États-Unis) et ascendantes (Chine) adoptent désormais une vision néo-impériale, où l’État n’a pas de limites claires. Par exemple, la Russie considère que son influence s’étend à des pays tributaires, comme sous l’Empire russe. Cette logique remet en cause la stabilité des États et favorise les conflits régionaux, comme en Ukraine ou au Moyen-Orient. Les puissances intermédiaires, comme la Turquie ou l’Arabie saoudite, agissent en fonction de leurs intérêts immédiats, sans respecter les cadres traditionnels de la souveraineté.
Les puissances cherchent désormais à légitimer leurs actions par des récits historiques messianiques ou civilisationnels. Par exemple, la Chine rejette l’idée de valeurs universelles (démocratie, droits humains) et présente son modèle comme une alternative à l’Occident. La Russie, de son côté, invoque un passé impérial pour justifier ses ambitions territoriales. Ces réécritures historiques servent à justifier des politiques de fait accompli, comme l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 ou les tensions en mer de Chine méridionale. Cette fragmentation des récits affaiblit la possibilité d’un accord minimal entre les grandes puissances sur les règles du jeu international, comme le soulignait Metternich ou Kissinger.
L’Europe joue un rôle marginal dans les négociations internationales actuelles, malgré son poids économique et politique. Par exemple, elle est absente des discussions sur l’Ukraine ou le Moyen-Orient, où les puissances régionales (Israël, Iran, Turquie) et les États-Unis dominent. La visite du président français à Damas en 2026 illustre une tentative de réengagement, mais elle reste isolée. Les Européens sont perçus comme des acteurs secondaires, incapables de peser sur les décisions stratégiques. Cette marginalisation s’explique par leur incapacité à s’unir sur une vision commune et par la priorité donnée par les grandes puissances à leurs intérêts immédiats, comme le montre le chaos régional au Moyen-Orient.

