Du supermarché à la pharmacie, “l’ère de l’Ozempic” est une affaire de gros sous
Les Ozempic et consorts ont certes permis d’envisager l’obésité comme une maladie et non comme un manque de volonté, mais leur succès phénoménal traduit aussi une dérive inquiétante. Car le marché est colossal : les industriels vendent des aliments ultratransformés qui font grossir puis des médicaments pour faire maigrir.
Les médicaments comme l’Ozempic, le Wegovy ou le Mounjaro sont des traitements contre l’obésité ou le diabète de type 2, souvent utilisés pour aider à perdre du poids. L’Ozempic, par exemple, contient une molécule appelée sémaglutide, qui agit sur le cerveau pour réduire la sensation de faim. Ces médicaments ont connu un succès fulgurant ces dernières années, devenant des blockbusters pharmaceutiques. Leur popularité a transformé la perception de l’obésité, qui était autrefois considérée comme un problème de volonté personnelle, en une maladie nécessitant un traitement médical. En 2026, leur usage s’est généralisé, au point que certains parlent d’une ère de l’Ozempic.
L’arrivée de ces médicaments a marqué un tournant dans la manière dont la société envisage l’obésité. Pendant des décennies, les personnes en surpoids étaient souvent stigmatisées, accusées de manquer de discipline ou de volonté. Les traitements comme l’Ozempic ont contribué à changer ce discours en présentant l’obésité comme une maladie chronique, au même titre que le diabète ou l’hypertension. Cette évolution est saluée par les médecins et les patients, car elle permet de mieux prendre en charge le problème. Cependant, elle soulève aussi des questions sur la manière dont cette maladie est abordée, notamment en termes de responsabilité individuelle ou collective.
Le succès des médicaments amaigrissants comme l’Ozempic a créé un marché extrêmement lucratif pour les laboratoires pharmaceutiques. En 2026, les ventes de ces traitements atteignent des milliards d’euros, avec une croissance exponentielle. Par exemple, le marché des médicaments contre l’obésité pourrait représenter jusqu’à 100 milliards de dollars d’ici 2030, selon certaines estimations. Ce boom économique s’accompagne d’une stratégie commerciale agressive, où les entreprises vendent d’abord des aliments ultratransformés, qui favorisent la prise de poids, puis des médicaments pour y remédier. Ce modèle économique est critiqué pour son caractère paradoxal et ses conséquences potentielles sur la santé publique.
Malgré leur efficacité, les médicaments comme l’Ozempic ne résolvent pas les causes profondes de l’obésité, qui sont souvent liées à des facteurs sociaux, économiques et environnementaux. Par exemple, l’accès à une alimentation saine et abordable reste inégal selon les milieux sociaux, tout comme l’accès aux soins. Luc Hagenaars, chercheur en politiques de santé à l’université d’Amsterdam, souligne que ces traitements risquent de devenir une solution individuelle pour un problème collectif. En effet, l’industrie pharmaceutique tend à présenter l’obésité comme une épidémie nécessitant un traitement médical, alors que ses origines sont multifactorielles. Cette approche pourrait détourner l’attention des politiques publiques nécessaires pour lutter contre les inégalités alimentaires.
L’essor des médicaments amaigrissants soulève plusieurs inquiétudes. D’abord, leur coût élevé pourrait creuser les inégalités d’accès aux soins, réservant ces traitements aux personnes les plus aisées. Ensuite, leur utilisation massive pourrait encourager une dépendance aux solutions médicales plutôt qu’à des changements structurels, comme une meilleure éducation nutritionnelle ou des politiques publiques favorisant une alimentation saine. Enfin, certains experts craignent que cette tendance ne renforce les normes sociales autour de la minceur, au détriment de la diversité des corps. Ces dérives pourraient avoir des conséquences sociales et psychologiques importantes, notamment en stigmatisant davantage les personnes en surpoids.
L’article est tiré d’un éditorial publié dans la revue *Science* en 2026, qui analyse cette *ère de l’Ozempic* sous un angle critique. Il s’appuie sur les travaux de Luc Hagenaars, chercheur en politiques de santé, et sur des données issues de la revue *Science*. Le texte est une traduction d’un article original publié dans *El País*, un quotidien espagnol de centre gauche fondé en 1976. Ce média met en lumière les enjeux économiques et sociaux liés à l’obésité et aux médicaments amaigrissants, en soulignant les responsabilités des industriels et des décideurs politiques.

