En Libye, sécheresse et divisions politiques entravent l’approvisionnement en eau
La quasi-totalité de ses ressources en eau étant puisées dans des nappes souterraines non renouvelables, la Libye est de plus en plus vulnérable à la sécheresse. Dans un pays par ailleurs en proie à une grande instabilité politique et sécuritaire, l’absence de mesures fortes pourrait conduire à une crise alimentaire majeure..
La Libye, depuis la chute du régime de Muammar Kadhafi en 2011, est divisée entre deux gouvernements rivaux, ce qui paralyse la gestion des ressources et aggrave les crises. D’un côté, le pays fait face à un stress hydrique extrême : selon le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), la Libye est l’un des pays du Maghreb les plus menacés par le manque d’eau. En effet, 93 % de son territoire reçoit moins de 100 millimètres de pluie par an, et près de 100 % de l’eau potable provient de nappes souterraines non renouvelables. Cette situation, déjà fragile, est aggravée par l’absence de coopération entre les autorités locales, rendant difficile la mise en place de solutions durables. Les divisions politiques bloquent ainsi des projets essentiels pour sécuriser l’accès à l’eau, un enjeu vital pour la population.
Pour pallier le manque de pluie, la Libye dépend depuis les années 1980 d’un système appelé la grande rivière artificielle. Il s’agit d’un réseau de conduites et de pompes qui transporte l’eau depuis une immense nappe phréatique située dans le désert du sud du pays vers les zones urbaines du nord, comme Tripoli. En juillet 2023, ce système a atteint un record de production avec 1 million de mètres cubes d’eau par jour, un niveau jamais atteint depuis 2011. Pourtant, cette solution pose problème : l’eau est non renouvelable et son exploitation intensive menace de l’épuiser à terme. De plus, de nombreux raccordements illégaux sur les conduites gaspillent cette ressource précieuse, forçant l’Autorité de la grande rivière artificielle à lancer des campagnes pour les supprimer.
L’eau distribuée par le réseau public libyen est si peu fiable que les habitants doivent souvent acheter de l’eau en bouteille pour boire, par manque de confiance dans sa qualité. Cette situation touche particulièrement les villes du nord, comme Tripoli, où la population dépend presque exclusivement de la grande rivière artificielle. Les experts, comme l’ingénieur agronome Mabrouk Abdel-Daïm, soulignent l’urgence de diversifier les sources d’approvisionnement. Ils proposent notamment de réhabiliter des stations de dessalement de l’eau de mer, actuellement à l’arrêt, et de moderniser les techniques d’irrigation pour limiter le gaspillage. Sans ces mesures, la pénurie d’eau potable pourrait s’aggraver dans les années à venir.
La Libye perd progressivement ses terres arables, qui ne représentent plus que 1 % de son territoire. Cette dégradation est accélérée par deux phénomènes : l’arrachage des plantes et l’abattage des arbres, interdits mais rarement sanctionnés, ainsi que l’urbanisation anarchique qui grignote les rares zones cultivables. Le désert gagne ainsi du terrain, réduisant encore les ressources disponibles pour l’agriculture. Ces problèmes sont aggravés par l’absence de législation efficace pour protéger l’environnement. Sans action coordonnée, la situation pourrait devenir irréversible, menaçant la sécurité alimentaire du pays.
Les sécheresses de 2025 ont eu un impact majeur sur l’agriculture libyenne. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies (FAO), les superficies cultivées ont diminué dans la plupart des régions du pays, entraînant une baisse de 20 % de la production céréalière en 2026 par rapport à la moyenne des cinq années précédentes. Pour compenser ce déficit, la Libye devra importer 3,3 millions de tonnes de céréales cette saison, soit une hausse de 7 % par rapport à la moyenne habituelle. Cette dépendance accrue aux importations aggrave la vulnérabilité économique du pays, déjà fragilisé par les crises politiques et climatiques.
Face à cette crise, des experts comme Abdallah Al-Alwani, professeur d’agriculture à l’université de Benghazi, plaident pour une modernisation des infrastructures. Ils recommandent d’investir dans le recyclage et le traitement des eaux usées, ainsi que dans des techniques d’irrigation plus efficaces pour économiser l’eau. D’autres, comme Mabrouk Abdel-Daïm, insistent sur la nécessité de développer le dessalement de l’eau de mer. Cependant, la mise en œuvre de ces solutions est compliquée par les divisions politiques et l’absence de coordination entre les autorités. Sans un effort commun, la Libye risque de voir sa situation hydrique et agricole se dégrader encore davantage dans les années à venir.

