À Puerto Rico, « pas besoin d’un ouragan pour vivre une nouvelle crise »
Sécheresse, pénuries d’eau et pannes de courant : les Portoricains ont appris à s'organiser sans l’État..
Depuis le 7 août 2026, le gouvernement de Porto Rico impose un rationnement d’eau potable à au moins 180 000 foyers dans la région métropolitaine de San Juan et six autres municipalités. Les coupures durent entre 48 heures et cinq jours, selon une rotation incertaine. Les habitants doivent s’organiser pour récupérer l’eau à l’aide de camions-citernes ou de robinets publics, où des files d’attente se forment sous un soleil intense. Le quotidien est bouleversé, car l’accès à l’eau devient une priorité quotidienne. Cette situation s’ajoute à des coupures de courant nocturnes récurrentes, dénoncées par le chanteur Bad Bunny lors de ses concerts à San Juan, devant des foules de 30 000 personnes. Le 22 août, une manifestation a eu lieu devant l’hôtel Caribe Hilton, où la gouverneure Jenniffer González organisait une soirée de financement pour sa campagne, alors que la population subissait des privations d’eau et d’électricité.
La pénurie d’eau est aggravée par la pire sécheresse enregistrée à Porto Rico depuis 120 ans. Le mois de juillet 2026 a été le plus sec jamais mesuré, avec près de 70 % de la population exposée à une sécheresse sévère ou extrême, selon le US Drought Monitor. Cette sécheresse est amplifiée par le phénomène climatique El Niño, qui perturbe les régimes de pluie dans la région. Le niveau des réservoirs, comme celui du barrage de Carraízo à Trujillo Alto, est exceptionnellement bas, révélant des roches normalement immergées. Face à cette crise, la gouverneure González a déclaré l’état d’urgence le 31 juillet 2026. Le gouvernement des États-Unis a ensuite approuvé une déclaration de catastrophe naturelle pour soutenir les agriculteurs de 26 municipalités, mais les solutions à long terme restent limitées.
Le réseau d’aqueducs de Porto Rico, géré par l’Autorité des aqueducs et des égouts (une institution publique), est vétuste et perd environ 1 milliard de litres d’eau par jour à cause de fuites sur des centaines de kilomètres. Une conduite majeure a cédé en juin 2026, aggravant la situation. Ce problème n’est pas nouveau : l’ouragan Maria, qui a frappé l’île en 2017 et causé près de 3 000 morts, a endommagé un système déjà sous-financé et mal entretenu. En 2024, plus de la moitié des 2 milliards de litres d’eau produits quotidiennement étaient perdus avant d’atteindre les consommateurs, entraînant des pertes estimées à 100 millions de dollars américains par an. L’autorité a également enfreint à plusieurs reprises les normes sanitaires du Clean Water Act (loi américaine sur la qualité de l’eau), faisant de Porto Rico le territoire américain le plus sanctionné pour des infractions liées à l’eau potable.
Face à l’inaction et à la gestion chaotique des autorités, les Portoricains se sont organisés en réseaux d’entraide pour s’approvisionner en eau potable. Beaucoup ont abandonné l’eau du robinet, jugée non fiable, et se tournent vers des bouteilles. Cependant, ces solutions locales ont des limites, notamment en raison d’une population vieillissante et d’un revenu médian de seulement 26 000 dollars américains par an. Les spécialistes comme Ivis García (Université A&M du Texas) soulignent que cette résilience forcée pèse sur la qualité de vie, car les citoyens assument des responsabilités normalement dévolues à l’État. Anais Roque (Université Duke) note que les infrastructures vulnérables de l’île rendent les crises récurrentes, même sans ouragan. Les inégalités sont aussi visibles : les riches profitent de fêtes luxueuses et d’exonérations fiscales, tandis que les plus pauvres subissent le rationnement.
Le statut de Porto Rico comme *territoire incorporé* des États-Unis limite son autonomie politique, mais les querelles locales et le manque de transparence des autorités sont aussi pointés du doigt. La gouverneure Jenniffer González est critiquée pour avoir organisé une soirée de financement de campagne le 22 août 2026, alors que la population souffrait de pénuries. Certains politiciens, comme le sénateur Camelo Rios, ont défendu cette initiative en estimant que les manifestants devraient aussi questionner l’organisation d’un concert mobilisant des ressources électriques. Les spécialistes rappellent que Bad Bunny, bien que non élu, est un artiste engagé qui tente d’apporter un peu de répit à une population éprouvée par des décennies de crises, dont l’ouragan *Maria* en 2017.

