Réactiver les énergies utopiques de Mai 68
Spectres de Fisher, spectres de Marcuse : l’une des voies pour sortir des limbes du « réalisme capitaliste » du néolibéralisme (sa capacité à se donner pour le seul ordre possible et désirable) est de poursuivre la révolution inachevée en unifiant les luttes (anticolonialisme, antiracisme, féminisme, écologie, anti-autoritarisme). À la condition d’une « coalition » ou d’un « Front Uni » leur permettant de ne pas se replier sur elles-mêmes.
L'article s'intéresse à la réactivation des idéaux portés par les mouvements sociaux de Mai 68, un événement historique français de mai 1968 marqué par des grèves massives, des occupations d'usines et d'universités, ainsi que des revendications pour plus de libertés individuelles et collectives. Ces mouvements portaient des utopies, c'est-à-dire des visions d'une société idéale, souvent en rupture avec les structures traditionnelles de pouvoir. Parmi ces utopies figuraient des luttes comme l'anticolonialisme, l'antiracisme, le féminisme, l'écologie et l'anti-autoritarisme. L'auteure, Haud Guéguen, philosophe et maîtresse de conférences, propose de raviver ces énergies pour contrer ce qu'elle appelle le « réalisme capitaliste », un concept développé par le philosophe britannique Mark Fisher.
Le « réalisme capitaliste » est un concept introduit par Mark Fisher pour décrire la capacité du néolibéralisme à se présenter comme le seul système économique et social possible et désirable, éliminant ainsi toute alternative crédible. Selon Fisher, ce réalisme s'est imposé à partir des années 1970 en récupérant et en dépolitisant les désirs de libération portés par la contre-culture des années 1960 et 1970, comme ceux de Mai 68. Par exemple, des idées comme la liberté individuelle ou l'émancipation ont été intégrées dans le système capitaliste, mais vidées de leur portée révolutionnaire. L'auteure cite Fisher : « Le moindre événement peut venir déchirer le voile gris de réaction qui a enveloppé les horizons du possible dans le réalisme capitaliste. »
Dans son ouvrage Désirs postcapitalistes, publié en 2022, Mark Fisher explore l'idée que le capitalisme néolibéral a su canaliser les désirs de changement pour les mettre au service de sa propre logique. Il s'appuie sur des penseurs comme Herbert Marcuse, philosophe allemand connu pour ses critiques de la société industrielle et du capitalisme, ou encore Deleuze et Guattari, philosophes français qui ont analysé les mécanismes de pouvoir et de désir. Fisher souligne que le capitalisme a transformé des mouvements de contestation en simples opportunités de consommation ou de carrière individuelle, sans remettre en cause les structures de domination. Par exemple, il évoque comment des revendications féministes ou écologistes ont été récupérées par le marché sans changer les rapports de force.
Pour sortir de l'impasse du réalisme capitaliste, Haud Guéguen propose de créer une « coalition » ou un « Front Uni » qui regrouperait les différentes luttes sociales : anticolonialisme, antiracisme, féminisme, écologie et anti-autoritarisme. L'idée est d'éviter que ces mouvements ne restent isolés et ne se replient sur eux-mêmes, ce qui affaiblirait leur impact. Cette approche s'inspire des travaux de Fisher et Marcuse, qui ont toujours défendu l'idée que la révolution sociale nécessite une convergence des luttes. Par exemple, Marcuse, dans Contre-révolution et révolte (1973), insistait sur la nécessité d'unir les forces pour transformer radicalement la société.
L'article souligne que la période actuelle offre une « immense occasion » pour réactiver ces utopies, selon les mots de Mark Fisher. En effet, le réalisme capitaliste, en se présentant comme une évidence, a créé une forme de lassitude et de désenchantement politique. Cette situation paradoxale ouvre la possibilité de repenser des alternatives, même si elles semblent initialement marginales. Fisher écrit : « À partir d’une situation où rien ne peut arriver, tout est soudainement à nouveau possible. » L'auteure suggère que des événements apparemment mineurs pourraient, dans ce contexte, avoir des répercussions majeures, comme une étincelle qui enflammerait un mouvement plus large.

