En Gaspésie, des pêcheurs veulent un modèle collectif «comme celui des Autochtones»
Alors que la pêche au homard en Gaspésie connaît une expansion sans précédent, portée par le réchauffement des eaux du Saint-Laurent, les acteurs locaux remettent en cause le modèle traditionnel de gestion des ressources halieutiques. Leur proposition d’un système collectif, inspiré des pratiques autochtones, soulève une question plus large : comment concilier viabilité économique, justice sociale et préservation des écosystèmes dans un secteur en crise ? Cette initiative, à la croisée de l’innovation sociale et de la recherche scientifique, interroge la capacité des institutions à s’adapter à des réalités environnementales et économiques en mutation rapide.
En quoi consiste exactement le modèle de pêche collective proposé par les pêcheurs gaspésiens ?
Le projet vise à attribuer un contingent de pêche non pas à des individus, mais à une entité collective qui déléguerait ensuite l’exploitation à ses membres pêcheurs. Une partie des profits serait réinvestie dans la communauté (bourses scolaires, banques alimentaires, etc.), tandis que la vente des homards serait prioritairement orientée vers les circuits locaux (quais, poissonneries, restaurants). Ce modèle s’inspire des permis de pêche autochtones, où les bénéfices sont mutualisés et redistribués.
Quels sont les principaux obstacles réglementaires et économiques à la mise en œuvre de ce modèle ?
Le principal frein réside dans le cadre juridique actuel du ministère Pêches et Océans Canada (MPO), qui ne prévoit que des permis individuels. Une modification de la Loi sur les pêches serait donc nécessaire pour créer une nouvelle catégorie de contingents collectifs. Par ailleurs, le coût prohibitif des permis (plus de 10 millions de dollars) et la précarité des stocks halieutiques rendent l’accès à la pêche déjà difficile pour les jeunes et les petits pêcheurs, ce qui renforce l’urgence d’une réforme.
Quelles sont les incertitudes scientifiques qui pèsent sur la viabilité à long terme de la pêche au homard en Gaspésie ?
Malgré l’abondance actuelle des homards, leur migration et leur répartition restent mal comprises : on ignore si leur présence dans des zones historiquement froides (comme Trois-Pistoles) est due à un déplacement des adultes ou à la dérive des larves par les courants. Les scientifiques soulignent aussi le besoin de mieux évaluer la robustesse des écosystèmes pour éviter une surexploitation, d’autant que les perturbations climatiques pourraient fragiliser davantage les populations à l’avenir.
Pourquoi ce modèle est-il présenté comme une solution face aux « perturbations à venir » dans la pêche ?
Les promoteurs du projet y voient un moyen de renforcer la résilience du secteur face aux crises écologiques et économiques. En mutualisant les ressources et les savoirs, la pêche collective permettrait une meilleure adaptation aux aléas (effondrements de stocks, réglementations changeantes) et une répartition plus équitable des revenus, tout en limitant les impacts sur les écosystèmes grâce à une gestion plus centralisée et scientifique.
Ce que ça pourrait changer
Si ce modèle était adopté, il pourrait redéfinir les rapports de force dans l’industrie halieutique québécoise en introduisant une logique de solidarité plutôt que de compétition individuelle. Cela pourrait aussi accélérer une transition vers des pratiques plus durables, à condition que les données scientifiques et les ajustements réglementaires suivent. En revanche, son succès dépendra de la capacité des institutions à concilier innovation sociale et protection des écosystèmes, dans un contexte de tensions croissantes autour des ressources naturelles.

