Marian Rojas, psychiatre : « Nous ne sommes pas seulement fatigués de travailler mais aussi de prendre tant de décisions, car cela consomme nos ressources cognitives. »
La fatigue contemporaine ne se limite plus à l’épuisement physique lié au travail, mais s’étend à une décisionite chronique qui épuise nos ressources cognitives. Marian Rojas, psychiatre espagnole, met en lumière ce phénomène méconnu : dans un monde saturé d’options et de choix, notre cerveau, conçu pour l’économie d’énergie, se retrouve en surcharge. Cette analyse interroge les mécanismes neurobiologiques sous-jacents et leurs conséquences sur notre santé mentale et notre productivité, alors que les sociétés modernes valorisent toujours plus l’autonomie et la prise d’initiative.
Quelle est la distinction entre la fatigue liée au travail et celle engendrée par la prise de décision, selon Marian Rojas ?
Marian Rojas souligne que la fatigue classique résulte de l’effort physique ou mental prolongé, tandis que la décisionite épuise nos ressources cognitives en sollicitant en permanence notre capacité à arbitrer entre des options. Contrairement à une charge de travail visible, cette fatigue est insidieuse car elle ne laisse pas de trace physique immédiate, tout en réduisant notre capacité à réfléchir de manière claire et stratégique.
Pourquoi la prise de décision répétée est-elle si coûteuse pour le cerveau ?
Le cerveau humain fonctionne selon un principe d’économie d’énergie : chaque décision active des circuits neuronaux qui consomment des ressources limitées, notamment en glucose et en oxygène. Lorsque ces décisions s’accumulent, le cerveau active des mécanismes de fatigue décisionnelle, réduisant temporairement notre capacité à évaluer les risques ou à innover. Ce phénomène, étudié en neurosciences, explique pourquoi les personnes submergées de choix deviennent moins efficaces et plus sujettes aux erreurs.
Quels sont les signes concrets de cette surcharge décisionnelle dans la vie quotidienne ?
Les manifestations incluent une difficulté à se concentrer sur des tâches simples, une tendance à procrastiner ou à éviter les choix, voire une irritabilité accrue face à des dilemmes anodins. Marian Rojas évoque aussi un brouillard mental persistant, où même les décisions routinières (comme choisir un menu ou un trajet) deviennent épuisantes. Ces symptômes, souvent banalisés, reflètent une saturation des ressources cognitives disponibles.
Ce que ça pourrait changer
Cette prise de conscience pourrait inciter les organisations et les individus à repenser leurs modes de travail en intégrant des plages de décision fasting (périodes sans prise de décision majeure) ou en automatisant les choix répétitifs. À l’échelle sociétale, cela interroge la place de l’autonomie individuelle dans un monde où les options se multiplient, risquant d’aggraver les inégalités d’accès aux ressources cognitives. Enfin, cette fatigue décisionnelle pourrait aussi expliquer en partie la montée des troubles anxieux ou dépressifs dans les sociétés hyperconnectées.

