Français d'Indochine: 70 ans après, la réparation d'un accueil indigne
Exclus jusqu’ici des indemnisations, les Français d’Indochine rapatriés après 1954 pourraient obtenir reconnaissance et réparation pour leurs conditions d’accueil indignes. Votée à l’unanimité à l’Assemblée en juin 2025, la proposition de loi est examinée au Sénat le 19 octobre..
Entre 1946 et 1954, la France mène une guerre en Indochine (actuels Vietnam, Laos, Cambodge) pour conserver son empire colonial. Après la défaite française à Dien Bien Phu en 1954, les accords de Genève prévoient le départ des Français d'Indochine vers la métropole. Entre 1954 et 1962, environ 300 000 personnes, dont une majorité de métis (appelés eurasiens) et de colons, sont rapatriées en France. Ces rapatriés, souvent perçus comme des vestiges du colonialisme, sont accueillis dans des conditions difficiles, loin de l’image d’une France libératrice. Le camp du Moulin du Lot, à Sainte-Livrade-sur-Lot (Lot-et-Garonne), est emblématique de cette politique d’accueil : ouvert en 1956, il a hébergé plus de 1 200 personnes, principalement des familles avec enfants et des femmes, dans des conditions précaires.
Les Français d’Indochine rapatriés sont installés dans des baraquements (bâtiments rudimentaires en bois ou tôle) au sein du camp du Moulin du Lot, transformé aujourd’hui en logements sociaux. Ces logements, souvent insalubres et contaminés par l’amiante (un matériau toxique utilisé dans la construction à l’époque), exposent les familles à des risques sanitaires. André Forget, figure centrale de l’article, décrit l’arrivée de sa famille en hiver : sa mère, d’origine eurasienne, se retrouve sans emploi, avec six enfants à charge et des ressources quasi inexistantes. Les familles vivent en autarcie (système fermé où tout est géré en interne), sans liberté de circulation. Pour sortir du camp, elles doivent obtenir une autorisation de l’administration post-coloniale, héritée des structures coloniales et toujours en place. Ces conditions, qualifiées d’indignes par les témoins, contrastent avec le statut de ces personnes comme citoyens français.
La vie au camp du Moulin du Lot s’organise autour de solidarités internes fortes, malgré les privations. André Gontran, né dans le camp, évoque les deux épiceries-restaurants tenues par ses parents, qui servaient de lieux de rencontre pour la communauté. Les habitants, souvent issus de milieux aisés en Indochine, doivent s’adapter à une précarité qu’ils n’avaient pas connue. Les enfants, comme André Forget, grandissent entre le camp et l’école, sans possibilité de s’intégrer pleinement à la société environnante. Les activités professionnelles sont limitées : beaucoup travaillent dans l’agriculture locale, contribuant discrètement à l’économie du territoire. Trois stèles rappellent aujourd’hui leur présence et leur contribution, soulignant leur ancrage malgré l’invisibilisation subie.
Soixante-dix ans après les rapatriements, une proposition de loi, votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en juin 2025, vise à réparer cette injustice historique. Examinée au Sénat le 19 octobre 2026, elle pourrait enfin reconnaître officiellement les conditions d’accueil indignes subies par ces Français d’Indochine. Jusqu’ici, ces rapatriés étaient exclus des dispositifs d’indemnisation mis en place pour d’autres catégories de rapatriés (comme les pieds-noirs d’Algérie). La loi pourrait ouvrir droit à des réparations financières ou symboliques, bien que le montant et les modalités restent à préciser. Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance des violences coloniales et post-coloniales, après des décennies de silence et de marginalisation.
Les témoignages d’André Forget, maire de Sainte-Livrade-sur-Lot, et d’André Gontran illustrent l’importance de la mémoire pour ces familles. Leur récit met en lumière une page souvent oubliée de l’histoire française : celle des rapatriés d’Indochine, relégués au rang de citoyens de seconde zone. Le camp du Moulin du Lot, aujourd’hui disparu, reste un symbole de cette exclusion. Les stèles érigées en hommage aux familles rappellent leur existence et leur contribution, tout en soulignant l’absence de reconnaissance pendant des décennies. Ces récits personnels, portés par des figures comme Forget, jouent un rôle clé dans la transmission d’une histoire longtemps étouffée, et dans la demande de réparation.

