À Ein el-Hilweh, une infrastructure de l’(in)sécurité
À Ein el-Hilweh, le plus grand camp de réfugiés palestiniens du Liban, murs, tours de guet et postes de contrôle composent un régime d’enfermement destiné à maintenir l’ordre. Loin de constituer un simple dispositif d’accès, ce régime façonne la circulation, les soins, la reconstruction et les conditions d’exposition à la violence.
Ein el-Hilweh est le plus grand camp de réfugiés palestiniens du Liban, situé à Saïda dans le sud du pays. Il s'étend sur environ 1,5 km² et abrite près de 80 000 personnes. Contrairement à une caserne militaire, ce camp est un espace de vie densément peuplé, composé d'une partie centrale et de huit quartiers informels. Depuis des décennies, il est entouré de hauts murs, de fils barbelés, de tours de guet et de postes de contrôle gérés par l'armée libanaise. Ces infrastructures visent officiellement à maintenir l'ordre et la sécurité, mais elles façonnent aussi profondément la vie quotidienne des habitants et leur rapport à l'espace public.
Le camp est soumis à un régime d'enfermement qui combine surveillance extérieure et absence de contrôle interne. L'armée libanaise contrôle strictement les entrées et sorties, vérifiant identités et véhicules, mais ne gère pas l'espace intérieur. À l'intérieur, ni l'État libanais ni les institutions internationales n'assurent la police quotidienne, les services publics ou la protection des habitants. Ce vide de pouvoir est comblé par des factions palestiniennes qui contrôlent des quartiers et arbitrent certains conflits locaux. L'UNRWA (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East), l'agence de l'ONU dédiée aux réfugiés palestiniens, fournit des services essentiels comme l'éducation ou la santé, mais sans mandat politique pour gérer les tensions.
Les infrastructures de sécurité mises en place autour d'Ein el-Hilweh créent paradoxalement de l'insécurité. Les murs, tours de guet et checkpoints, censés protéger, limitent aussi les libertés de circulation et d'action des habitants. Ils renforcent les divisions internes et rendent les Palestiniens plus vulnérables aux violences locales. Ce paradoxe illustre une biopolitique (concept de Michel Foucault) où le pouvoir s'exerce sur la vie des individus, mais aussi une nécropolitique (concept d'Achille Mbembe), où il détermine qui peut vivre ou mourir dans ces conditions. La question palestinienne reste ainsi traitée comme une affaire sécuritaire, tant par la population libanaise que par les institutions.
La gestion du camp est partagée entre plusieurs acteurs aux intérêts divergents. Les factions palestiniennes, comme l'Alliance des forces palestiniennes (al-Tahaluf), contrôlent des zones et influencent la vie quotidienne sans former une autorité unifiée. Le comité d'action conjoint palestinien au Liban, créé en 2018, tente de rassembler ces factions pour résoudre les conflits internes, mais son pouvoir reste limité. L'UNRWA, bien que présente, n'a pas de rôle politique. Cette fragmentation affaiblit la cohésion du camp et maintient un état d'exception permanent, où les règles de vie sont constamment renégociées.
Les infrastructures verticales (comme les tours de guet) et horizontales (murs, checkpoints) transforment l'espace physique et social du camp. Elles créent des *géographies de la lutte* où les rapports de pouvoir se matérialisent dans l'architecture. Les habitants subissent des restrictions de mouvement qui affectent leur accès aux soins, à l'éducation ou aux emplois extérieurs. Les études récentes soulignent aussi l'impact de ces dispositifs sur la santé mentale et la cohésion sociale. Malgré ces contraintes, le camp reste un lieu de résistance et de mémoire pour les Palestiniens, où s'expriment à la fois la précarité et l'identité collective.

