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Culture

Ce que l'auto-contrainte chez Norbert Elias nous dit de la fatigue

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 14 j

La reconnaissance de la fatigue, entendue comme une "mauvaise fatigue" ou du stress, a été portée par des groupes différents selon les professions. Chez les infirmières, les écoles d'infirmières se sont mobilisées, et plutôt les psychologues dans la police et le syndicat CFE-CGC du côté des cadres..

Fatigue, un concept social

La fatigue n'est pas seulement une sensation physique ou mentale, mais aussi une construction sociale, façonnée par les normes et les attentes d'une société à une époque donnée. Ce que nous considérons comme une bonne fatigue (liée à l'effort valorisé) ou une mauvaise fatigue (liée au stress ou à l'épuisement) n'est pas universel, mais le résultat d'un processus historique et culturel. Par exemple, la distinction entre ces deux types de fatigue n'est pas naturelle : elle a été construite au fil du temps, notamment à travers l'évolution des relations sociales et des attentes professionnelles. Cette idée est au cœur des travaux du sociologue Marc Loriol, qui montre que la fatigue est travaillée par le social, c'est-à-dire qu'elle est définie et reconnue différemment selon les groupes sociaux et les époques.

Auto-contrainte et Elias

Norbert Elias, sociologue allemand, a développé le concept de processus de civilisation, qui décrit comment les sociétés évoluent vers une augmentation des auto-contraintes individuelles. Selon Elias, cette auto-contrainte, qui pousse les individus à modérer leurs émotions et leurs comportements pour s'adapter aux normes sociales, est devenue plus forte avec le temps. Marc Loriol applique cette idée à la fatigue : la mauvaise fatigue que nous connaissons aujourd'hui est en partie le résultat de cette auto-contrainte accrue. Elle se manifeste par des attentes sociales plus élevées envers soi-même, comme la nécessité de toujours performer ou de gérer son stress, ce qui peut mener à un épuisement perçu comme inacceptable. Cette fatigue est donc moins liée à l'effort physique qu'à la pression sociale et à l'incapacité à répondre à ces normes.

Reconnaissance par les groupes

La reconnaissance de la fatigue comme problème social n'est pas uniforme : elle varie selon les professions et les groupes sociaux. Par exemple, les infirmières ont été parmi les premières à revendiquer la reconnaissance de leur fatigue, notamment à travers les écoles d'infirmières. Dans le domaine policier, ce sont plutôt les psychologues qui ont porté cette cause, tandis que le syndicat CFE-CGC a milité pour les cadres. Ces mobilisations montrent que la fatigue n'est pas seulement une question individuelle, mais aussi collective : elle est portée par des entrepreneurs de cause (des groupes ou individus qui défendent une cause sociale) qui cherchent à faire reconnaître une réalité partagée. Ces revendications s'inscrivent dans une dynamique plus large où certains groupes parviennent à imposer leur vision de la fatigue comme un problème légitime.

Exemples concrets

Marc Loriol a étudié plusieurs cas concrets pour illustrer cette construction sociale de la fatigue. Par exemple, dans son ouvrage Le temps de la fatigue (2000), il analyse le dualisme entre bonne fatigue et mauvaise fatigue, montrant que cette opposition est le fruit d'une histoire et non d'une réalité objective. Il a également travaillé sur les infirmières, explorant dans un chapitre de 2018 intitulé La «bonne distance» soignant/soigné comment ces professionnelles gèrent la frontière entre empathie et épuisement. Ses recherches sur les policiers, publiées en 2006 dans Actes de la recherche, révèlent comment ces derniers résistent à la psychologisation de leurs difficultés au travail, c'est-à-dire à l'idée que leurs problèmes seraient avant tout d'ordre psychologique plutôt que lié aux conditions de travail.

Ce que ça pourrait changer

L'article souligne que la fatigue est aussi liée aux *interdépendances soutenues* entre individus, un concept central dans les travaux d'Elias. Dans une société complexe, les individus sont de plus en plus dépendants les uns des autres pour accomplir leurs tâches quotidiennes, ce qui augmente la pression et les attentes envers soi-même. Cette interdépendance crée un cercle vicieux : plus les normes sociales sont élevées, plus l'auto-contrainte est forte, et plus la fatigue est perçue comme une *mauvaise fatigue*. Par exemple, dans le monde professionnel, la nécessité de collaborer avec des collègues, de répondre aux attentes des clients ou de gérer des responsabilités familiales peut générer une fatigue qui dépasse la simple lassitude physique, devenant ainsi un enjeu social et politique.

Sujets complémentaires

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