Derrière la tapisserie de Bayeux, les brodeuses effacées de l’Histoire
Chef-d’œuvre de l’art médiéval, la tapisserie de Bayeux raconte la bataille d’Hastings en 1066. Mais elle raconte aussi, en creux, une autre histoire : celle des femmes qui l’ont probablement réalisée et dont le rôle a longtemps été relégué au second plan.
La tapisserie de Bayeux, une broderie médiévale de 70 mètres de long racontant la conquête normande de 1066, sera exposée au British Museum à Londres du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027. Il s'agit de son premier retour au Royaume-Uni depuis près de mille ans. Cette œuvre, souvent présentée comme un récit épique des grands hommes de l'époque, est traditionnellement attribuée à des commanditaires masculins comme Odon de Bayeux, évêque et demi-frère de Guillaume le Conquérant. Pourtant, son mode de réalisation suggère fortement qu'elle a été créée par un collectif de femmes, bien que leurs noms et leur contribution restent largement ignorés de l'histoire officielle.
La tapisserie de Bayeux est une broderie, technique textile consistant à coudre des fils colorés sur un tissu pour créer des motifs ou des scènes. Au Moyen Âge, cette activité était majoritairement exercée par des femmes, souvent dans des ateliers monastiques ou des communautés religieuses. Pourtant, les ouvrages historiques sur la tapisserie mentionnent rarement ces artisanes, préférant mettre en avant les figures masculines de pouvoir. Cette invisibilisation reflète un biais historique où le travail féminin est effacé au profit des récits centrés sur les élites masculines. Ainsi, la tapisserie est perçue comme une œuvre de pouvoir plutôt que comme un témoignage d'un savoir-faire collectif féminin.
En 1885, Elizabeth Wardle (1834-1902), une brodeuse pionnière britannique, décide de réaliser une copie grandeur nature de la tapisserie de Bayeux. Elle fonde la Leek Embroidery Society, un atelier spécialisé dans la broderie d'art, récompensé pour son excellence. Pour mener à bien ce projet, elle dirige une équipe de 35 femmes qui reproduisent fidèlement l'original à partir de calques réalisés d'après des photographies conservées au Victoria and Albert Museum. Ce travail, achevé en environ un an, donne naissance à une œuvre remarquable qui témoigne des pratiques artistiques du XIXe siècle et du travail collectif.
La version victorienne de la tapisserie présente quelques modifications par rapport à l'original médiéval. Par exemple, les bordures de l'œuvre originale comportent des personnages nus, une représentation courante dans l'art médiéval. Cependant, dans la copie de Reading, ces personnages sont vêtus, notamment l'un d'eux porte un pantalon. Cette modification n'est pas le fait des brodeuses, mais résulte d'une censure opérée par le personnel masculin du South Kensington Museum (aujourd'hui le Victoria and Albert Museum), qui avait retouché les photographies pour les adapter aux normes victoriennes de décence.
Contrairement à la tapisserie médiévale, souvent considérée comme trop fragile pour être déplacée, la copie victorienne a beaucoup voyagé. Après son achèvement en 1885, elle a été exposée dans plusieurs villes britanniques, en Allemagne et aux États-Unis. En 1895, elle est acquise par le Reading Museum, où elle est installée définitivement en 1993. Avant cela, elle a également été présentée au château de Windsor pour la reine Victoria. Son histoire illustre la mobilité des œuvres d'art et leur rôle dans la diffusion des récits historiques.
Une particularité majeure de la copie victorienne réside dans les signatures des 35 brodeuses, brodées dans la bordure inférieure de l'œuvre. Ces signatures transforment radicalement la perception de l'œuvre : là où l'original médiéval efface l'identité de ses créatrices, cette version met en avant leur contribution individuelle et collective. Ce détail souligne comment le travail des femmes peut être invisibilisé dans l'histoire, mais aussi comment cette invisibilisation peut être contestée et corrigée, notamment par des pratiques artistiques qui revendiquent la paternité des œuvres.
Le projet d'exposer la tapisserie médiévale de Bayeux au British Museum a suscité des oppositions, certains qualifiant cette opération de *«crime contre le patrimoine»*. Les critiques estiment que l'œuvre, vieille de près de mille ans, est trop fragile et précieuse pour être déplacée, et que le risque encouru est injustifié. Ces débats reflètent les tensions autour de la préservation du patrimoine historique et des enjeux liés à sa diffusion internationale. La fragilité de l'œuvre est un argument central, soulignant les défis de sa conservation et de son exposition.

