Rattrapée par le chaos climatique, l'énergie nucléaire sur la touche
Canicules, sécheresses, fleuves trop chauds ou trop bas : depuis juin, les centrales nucléaires européennes multiplient baisses de puissance et arrêts. Une question devient difficile à esquiver : le nucléaire est-il encore pilotable dans un monde qui se réchauffe ? Le 12 août, peu avant 10 heures, un cinquième du parc nucléaire français manquait à l'appel.
L’énergie nucléaire repose sur la fission d’atomes lourds, comme l’uranium, pour produire de la chaleur. Cette chaleur transforme de l’eau en vapeur, qui actionne des turbines génératrices d’électricité. En Europe, le nucléaire représente environ 25 % de la production électrique, selon les données de 2023. Le parc nucléaire français, avec 56 réacteurs, est le plus important du continent. Cependant, cette technologie est aujourd’hui confrontée à des défis majeurs, notamment climatiques et économiques. Les réacteurs nucléaires nécessitent un approvisionnement constant en eau pour leur refroidissement, une ressource de plus en plus menacée par les sécheresses et les canicules répétées. Par exemple, en 2022, la France a dû réduire la production de plusieurs centrales en raison de températures élevées et de niveaux d’eau trop bas dans les fleuves.
Le réchauffement climatique perturbe directement le fonctionnement des centrales nucléaires. Les vagues de chaleur et les épisodes de sécheresse, de plus en plus fréquents en Europe, limitent la capacité des réacteurs à évacuer leur chaleur résiduelle. En 2022, EDF (Électricité de France), l’opérateur historique du nucléaire français, a dû réduire sa production de 12 térawattheures (TWh), soit l’équivalent de la consommation annuelle de 2,4 millions de foyers. Ces restrictions ont un impact économique : en 2023, EDF a enregistré une perte nette de 17,9 milliards d’euros, en partie due à ces contraintes climatiques. Les projections indiquent que ces problèmes pourraient s’aggraver, avec une hausse des températures moyennes de 1,5 °C d’ici 2030 en Europe, selon le rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).
Les centrales nucléaires dépendent fortement de sources d’eau proches, comme les fleuves ou les rivières, pour leur refroidissement. En période de canicule, ces cours d’eau voient leur débit diminuer, voire s’assécher partiellement, ce qui force les exploitants à réduire la puissance des réacteurs pour éviter de surchauffer l’environnement. En France, les centrales situées sur le Rhône ou la Garonne sont particulièrement vulnérables. Par exemple, en 2022, la centrale du Tricastin (Drôme) a dû limiter sa production pendant plusieurs semaines. Ces contraintes posent un dilemme : maintenir la production d’électricité bas carbone ou préserver les écosystèmes aquatiques, déjà fragilisés par le changement climatique. Les normes environnementales interdisent en effet de rejeter une eau trop chaude dans les fleuves, ce qui limite davantage les marges de manœuvre des exploitants.
Face à ces défis, l’Europe mise sur la construction de nouveaux réacteurs pour remplacer les anciens et compenser les pertes de production. Cependant, ces projets accumulent retards et surcoûts. En France, le réacteur EPR de Flamanville (Manche), en construction depuis 2007, devait initialement coûter 3,3 milliards d’euros et être opérationnel en 2012. Aujourd’hui, son coût est estimé à 13,2 milliards d’euros et sa mise en service est prévue pour 2024, soit 12 ans de retard. Ces dépassements s’expliquent par des problèmes techniques, des normes de sécurité renforcées et des difficultés d’approvisionnement. En Finlande, le réacteur EPR d’Olkiluoto, démarré en 2005, a finalement été connecté au réseau en 2022, après 17 ans de travaux et un surcoût de 5 milliards d’euros. Ces exemples illustrent les difficultés à relancer le nucléaire en Europe, malgré son rôle clé dans la transition énergétique.
Face aux limites du nucléaire, certains pays européens explorent d’autres solutions pour décarboner leur mix énergétique. L’Allemagne, par exemple, a choisi de sortir du nucléaire en 2023, après la crise de Fukushima en 2011, et mise sur les énergies renouvelables (éolien, solaire) et le gaz comme transition. D’autres, comme la France ou la Pologne, continuent de soutenir le nucléaire, mais avec des stratégies différentes. La France mise sur la prolongation de ses réacteurs existants et le développement de petits réacteurs modulaires (SMR), tandis que la Pologne prévoit de construire sa première centrale nucléaire d’ici 2033. Cependant, ces choix divisent les experts : certains estiment que le nucléaire reste indispensable pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, tandis que d’autres pointent ses risques (accidents, déchets radioactifs) et ses coûts élevés. En 2023, la Commission européenne a classé le gaz et le nucléaire comme des énergies « vertes » dans sa taxonomie, une décision controversée qui a relancé le débat.

