Les synagogues de France depuis le XVIIIe siècle : quel judaïsme portent-elles?
Marc-Alain Ouaknin reçoit Dominique Jarrassé..
Les synagogues sont bien plus que des lieux de prière pour les communautés juives : elles incarnent l’identité, l’histoire et les mutations des groupes qui les ont bâties. Dominique Jarrassé, historien de l’art et spécialiste du patrimoine juif, souligne dans son nouveau livre que ces édifices reflètent les évolutions des pratiques religieuses, des traditions culturelles et des contextes socio-historiques. Par exemple, les synagogues rurales d’Alsace ou de Lorraine diffèrent radicalement des grands temples urbains, comme ceux de Paris ou de Marseille, tant par leur architecture que par leur organisation spatiale. Ces différences révèlent comment les communautés juives ont adapté leur expression religieuse à leur environnement, qu’il soit rural, urbain, ou influencé par d’autres cultures, comme en Algérie ou en Tunisie. L’architecture des synagogues devient ainsi un miroir des identités en mouvement, où se mêlent héritage religieux, contraintes historiques et influences extérieures.
L’architecture des synagogues en France et en Algérie a connu des transformations majeures depuis le XVIIIe siècle, reflétant les changements politiques, sociaux et culturels. Au XVIIIe siècle, les synagogues du Comtat Venaissin (région du sud-est de la France) adoptaient un style discret, souvent intégré aux maisons ou cachées derrière des façades ordinaires, en raison des restrictions imposées aux communautés juives sous l’Ancien Régime. Avec l’émancipation des Juifs en France à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, les synagogues ont gagné en visibilité : elles sont devenues des bâtiments imposants, parfois inspirés par des styles néo-classiques, néo-romans ou orientalistes, comme à Paris ou à Alger. Ces évolutions architecturales illustrent l’intégration progressive des Juifs dans la société française, tout en conservant des références à leur histoire et à leurs traditions.
Une synagogue n’est pas seulement un lieu de culte : elle remplit des fonctions sociales, éducatives et symboliques. Dominique Jarrassé explique que son organisation spatiale reflète souvent une hiérarchie sociale ou religieuse. Par exemple, dans certaines synagogues traditionnelles, les hommes et les femmes sont séparés, avec des espaces dédiés distincts. L’orientation de la synagogue vers Jérusalem, symbolisée par l’aron hakodesh (l’armoire contenant les rouleaux de la Torah), est un autre élément central, présent dans presque toutes les synagogues. Les synagogues contemporaines, quant à elles, intègrent parfois des espaces polyvalents pour des activités culturelles ou éducatives, montrant comment ces lieux s’adaptent aux besoins modernes tout en préservant leur rôle traditionnel.
Le livre de Dominique Jarrassé, Synagogues de France (et d'Algérie) : Du XVIIIe siècle à nos jours, révèle un patrimoine architectural juif souvent ignoré du grand public. Avec 950 illustrations, l’ouvrage propose un inventaire détaillé des synagogues, des plus modestes aux plus majestueuses, en passant par des exemples emblématiques comme la synagogue de Carpentras (l’une des plus anciennes de France, datant du XIVe siècle) ou celle de la Grande Synagogue de Paris (construite en 1874). L’auteur met en lumière des édifices méconnus, comme les synagogues rurales d’Alsace, qui témoignent de la diversité des communautés juives en France et en Algérie. Ce travail souligne l’importance de préserver ce patrimoine, à la fois pour son intérêt historique et pour sa valeur symbolique.
Les synagogues de France et d’Algérie racontent une histoire de migrations, d’adaptations et de résiliences. Dominique Jarrassé montre comment ces bâtiments portent les traces des vagues de migrations juives, qu’il s’agisse des Juifs ashkénazes venus d’Europe de l’Est, des Séfarades expulsés d’Espagne en 1492, ou des Juifs d’Afrique du Nord installés en France après les indépendances. Par exemple, les synagogues d’Algérie, souvent inspirées par l’architecture islamique, reflètent l’histoire des communautés juives dans le Maghreb. En France, les synagogues contemporaines, comme celle de Créteil (construite en 1987), intègrent des éléments modernes tout en s’inscrivant dans une continuité historique. Ces édifices deviennent ainsi des marqueurs de l’identité juive, à la fois ancrée dans le passé et ouverte sur l’avenir.
Dominique Jarrassé, professeur à l’École du Louvre et fondateur d’une chaire dédiée aux *arts et archéologie du judaïsme*, joue un rôle clé dans la reconnaissance et l’étude de ce patrimoine. Ses recherches, publiées dans des ouvrages de référence, visent à combler un vide dans l’historiographie française, où l’architecture juive a longtemps été négligée. En analysant les synagogues comme des objets culturels et historiques, il met en lumière leur rôle dans la construction des identités juives en France et en Algérie. Son travail s’inscrit dans une démarche pluridisciplinaire, croisant histoire de l’art, sociologie et études juives, pour offrir une vision globale et nuancée de ces lieux de mémoire.

