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Environnement

“La Gueule ouverte”, la revue qui dénonçait la fin du monde

Terrestres · mis à jour il y a 11 j

De 1972 à 1980, la revue “La Gueule ouverte” a hurlé de rage et de rire face à la catastrophe écologique. En textes et en dessins, ses auteurs et autrices ont raillé et dénoncé pollution, militarisation ou consommation, ferraillant contre le nucléaire et les institutions.

Origine et contexte

La revue La Gueule ouverte a été fondée en 1972 par Pierre Fournier, un dessinateur issu du milieu satirique français, notamment connu pour son travail dans Hara-Kiri et Charlie Hebdo. Ce projet s’inscrit dans une période marquée par une prise de conscience écologique croissante, mais aussi par des tensions politiques et sociales fortes. La revue a publié 314 numéros jusqu’en 1980, devenant un espace de débat et de contestation radicale. Elle s’est distinguée par son approche globale, mêlant écologie, féminisme, non-violence et opposition au nucléaire. Son fondateur, Pierre Fournier, y a joué un rôle central jusqu’à sa mort en 1973, laissant derrière lui une publication qui a survécu sept ans après lui. La revue s’adressait à un public en quête de remises en question profondes des modèles économiques et sociaux dominants.

Objectifs et critiques

Pierre Fournier définit dans un éditorial de 1973 les ambitions de La Gueule ouverte comme une subversion radicale du Progrès, qu’il juge inégalitaire à l’échelle mondiale. Le terme Progrès y est utilisé pour désigner un modèle de développement technico-scientifique et économique perçu comme destructeur, tant pour les humains que pour l’environnement. La revue critique notamment l’accaparement des ressources : 6 % de la population mondiale consomme 45 % des ressources, tandis qu’un Américain moyen pollue et consomme 100 fois plus qu’un Indien moyen. Fournier souligne aussi l’échec des prédictions de Malthus et Marx, non pas parce que leurs analyses étaient fausses, mais parce que leurs conséquences se sont déplacées géographiquement : la misère n’a pas disparu en Occident, mais s’est concentrée dans le Tiers-Monde, où elle est devenue un outil de prospérité pour les pays industrialisés. La revue appelle ainsi à une décolonisation économique du Sud, qu’elle lie à des luttes locales comme l’opposition aux centrales nucléaires en Europe.

Approche écologique et contradictions

Dans son éditorial, Pierre Fournier explique que La Gueule ouverte ne se limite pas à une vision étroite de l’écologie, définie comme la science du milieu vital, mais adopte une approche globale et subversive. La revue cherche à éviter une vision parcellaire du monde, qui selon Fournier, est destructrice. Elle publie des textes variés, comme ceux d’Edward Goldsmith, fondateur de The Ecologist, ou de Marc Arabyan, militant écologiste, tout en suscitant des débats internes sur leur pertinence. Fournier reconnaît les contradictions de la revue : elle doit à la fois dénoncer un système et y participer partiellement pour le faire évoluer. Par exemple, elle critique la société de consommation tout en devant utiliser ses canaux de diffusion. Cette tension est inhérente à tout mouvement de changement radical, où l’action immédiate entre en conflit avec les idéaux long terme.

Luttes antinucléaires et résistances

Un des combats centraux de La Gueule ouverte est l’opposition au nucléaire, perçu comme une technologie dangereuse et inéquitable. La revue publie dès 1973 une étude sur la pollution des centrales nucléaires, rédigée par un scientifique et validée par un comité de lecture, afin d’apporter des arguments solides à la contestation. Fournier cite des exemples concrets de résistance, comme les référendums antinucléaires en Suisse, où des projets de centrales ont été bloqués. Il voit dans ces luttes locales les prémices d’une décolonisation économique du Tiers-Monde, où la pression des pays industrialisés pour exporter leurs modèles énergétiques est perçue comme une forme de domination. La revue lie ainsi écologie, justice sociale et anti-impérialisme, en soulignant que les solutions technologiques ne suffiront pas sans un changement profond des rapports de pouvoir.

Ce que ça pourrait changer

L’article souligne que *La Gueule ouverte* a marqué l’histoire de l’écologie radicale en France, en posant les bases d’une critique systémique du capitalisme et de la société industrielle. Bien que la revue ait cessé de paraître en 1980, son héritage persiste dans les mouvements écologistes contemporains, qui reprennent ses thèmes comme la décroissance, la justice environnementale ou l’opposition aux grands projets industriels. Aujourd’hui, des publications comme *Terrestres*, qui reprend cet article, s’inscrivent dans cette lignée en explorant des alternatives radicales pour répondre à la crise écologique. La revue reste un exemple de journalisme engagé, où l’information et l’action militante sont indissociables, et où la bonne humeur sert de levier pour aborder des sujets graves.

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