Le roman prolétarien, un roman de classe ?
Gabriel Bonnard-Ribault nous propose ici de découvrir une figure du roman prolétarien, Henry Poulaille, à partir de sa principale contribution aux luttes émancipatrices : son œuvre et sa théorie littéraires, très largement et injustement oubliées. Il en souligne la force et l’originalité, par rapport au populisme littéraire ou au réalisme socialiste, tout en mettant en lumière, à l’aide de Lukács et Benjamin, leurs paradoxes et leurs limites.
Henry Poulaille (1896-1980) est un écrivain et théoricien français, issu d’une famille ouvrière. Fils d’un charpentier militant syndicaliste et anarchiste, il grandit dans un milieu marqué par les luttes sociales. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il en revient blessé et décoré de la croix de guerre. Après-guerre, il enchaîne des métiers précaires avant d’entamer une carrière de journaliste puis d’éditeur chez Grasset jusqu’en 1956. Poulaille est surtout connu pour avoir théorisé et pratiqué le roman prolétarien, un courant littéraire visant à donner la parole aux classes populaires. Pacifiste et antimilitariste, il s’engage aussi contre le colonialisme et la répression en URSS, notamment en défendant Victor Serge. Bien qu’il ne soit affilié à aucun parti, ses idées influencent la gauche radicale, notamment dans la réflexion sur la bataille culturelle contre l’extrême droite.
Le roman prolétarien est un genre littéraire défini par Poulaille comme une littérature exprimant les aspirations de la classe prolétarienne. Contrairement au populisme ou au réalisme socialiste, il repose sur deux principes : l’authenticité et l’origine sociale de l’auteur. Poulaille affirme que pour écrire sur la misère, il faut l’avoir vécue : les romans prolétariens doivent être écrits par des ouvriers ou des paysans, sans être des professionnels de l’écriture. L’objectif n’est pas de produire une littérature militante à thèse, mais des documents littéraires et politiques reflétant la réalité des classes populaires. Poulaille cite des auteurs comme Ramuz ou Thomas Hardy comme exemples de cette authenticité, opposée aux œuvres à visée explicitement révolutionnaire. Ce courant se développe dans les années 1930, en réaction aux débats sur le réalisme socialiste en URSS.
Le roman prolétarien se distingue du populisme, défini en 1929 par Léon Lemonnier et André Thérive, qui consiste à « aller au peuple » sans en être issu. Poulaille critique ce courant pour son regard condescendant ou misérabiliste sur les classes populaires, le rapprochant du naturalisme du XIXe siècle. Il rejette aussi le réalisme socialiste, promu en URSS à partir de 1934, qui exige des œuvres au service du projet communiste et de l’idéologie stalinienne. Contrairement à ce dernier, le roman prolétarien ne cherche pas à éduquer idéologiquement, mais à représenter la vie des ouvriers de manière authentique. Georg Lukács, théoricien marxiste, critique d’ailleurs le réalisme socialiste pour son manque de profondeur et sa prévisibilité narrative.
Malgré ses ambitions, le roman prolétarien soulève des questions sur sa capacité à éviter les écueils du misérabilisme ou du militantisme. Walter Benjamin et Georg Lukács, deux théoriciens marxistes, analysent les limites de la forme romanesque pour transmettre une expérience collective. Benjamin souligne que le roman, lié à l’individualisme capitaliste, est une forme « fermée » qui ne permet pas de raconter l’Histoire de manière vivante. Lukács, dans La Théorie du Roman, critique aussi la forme romanesque pour son abstraction par rapport à la réalité historique. Poulaille tente de contourner ces limites en intégrant des éléments d’oralité et de langue populaire dans ses œuvres, comme dans Le pain quotidien, où il utilise l’argot et les dialogues pour donner une voix authentique aux ouvriers.
Bien que Poulaille soit aujourd’hui peu connu, ses idées résonnent encore dans les débats sur la représentation des classes populaires. Un rapport de l’Arcom en 2023 révèle que les catégories socioprofessionnelles modestes (CSP-) sont sous-représentées dans les médias, avec seulement 8 % de représentation, soit une baisse de moitié depuis 2019. Cette sous-représentation alimente les réflexions sur la nécessité de donner la parole aux classes populaires via des œuvres authentiques. Aujourd’hui, des organisations comme Lutte Ouvrière recommandent encore la lecture de Poulaille à ses militants, bien que certains le perçoivent davantage comme un témoin que comme un romancier. Son approche reste une référence pour penser une littérature engagée, mais non militante, au service des classes ouvrières.

