Droit de vote des étrangers : pourquoi les socialistes n’ont-ils jamais tenu leur promesse ?
L’ESSENTIEL En 1972, le Parti socialiste promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». Il y renoncera en 1990.
En 1972, le Parti socialiste (PS) intègre dans son programme Changer la vie la promesse d'accorder le droit de vote aux étrangers aux élections locales. Cette idée émerge dans un contexte où l'immigration en France devient plus sédentaire, avec des travailleurs étrangers s'installant durablement. Elle est portée par des associations comme la Fédération des associations de soutiens aux travailleurs immigrés (Fasti) ou la Ligue des droits de l’homme (LDH), ainsi que par des syndicats comme certaines franges de la CFDT. Ces acteurs défendent une approche culturelle et politique de l'immigration, au-delà des revendications purement économiques. Le PS, en quête de nouveaux relais électoraux, voit dans cette promesse une opportunité pour capter des voix parmi les classes moyennes salariées et les milieux engagés dans la solidarité avec les immigrés.
Dans les années 1970, le PS est en alliance avec le Parti communiste français (PCF), qui entretient un rapport complexe avec les immigrés. Le PCF peine à les mobiliser et gère mal leur logement dans les municipalités communistes, où les immigrés sont souvent invités à retourner dans leur pays d’origine ou à s’intégrer dans la classe ouvrière française. Cette situation crée des tensions. En 1972, le PS promet le droit de vote, mais le PCF se limite à des droits d’expression et d’organisation. Le Programme commun de gouvernement de 1972-1977 reflète cette prudence, ne mentionnant que des consultations des associations d’étrangers. Ce n’est qu’après la rupture de l’union de la gauche en 1977 que le PS réintroduit le droit de vote dans son discours, notamment lors du congrès de Metz en 1979, pour se différencier du PCF.
En 1981, François Mitterrand, candidat à la présidence, inscrit le droit de vote des étrangers comme la 80ᵉ de ses 110 propositions. Pourtant, une fois élu, il ne met pas cette promesse en œuvre. Son gouvernement prend des mesures symboliques, comme la régularisation de 130 000 travailleurs immigrés, mais évite le sujet du droit de vote. À partir de 1983-1984, le contexte politique change radicalement avec l’émergence du Front national (FN), qui instrumentalise les thèmes de l’immigration et de l’insécurité. Le PS, confronté à cette montée de l’extrême droite, hésite à maintenir sa promesse, craignant une instrumentalisation par ses adversaires politiques.
En 1990, sous la pression du Premier ministre Michel Rocard, le PS renonce officiellement à la promesse du droit de vote des étrangers. Cette décision est prise après des élections municipales de 1989 où le FN remporte une première mairie à Saint-Gilles (Gard), et après l’affaire de Creil (Oise), première polémique autour du voile islamique. Le Bureau national du PS estime alors que l’immigration n’est «pas un thème où nous pouvons positiver» et que le droit de vote pourrait «fédérer la droite et l’extrême droite». La direction du parti considère que cette promesse, bien que symboliquement forte, est devenue politiquement risquée et coûteuse électoralement.
Le renoncement de 1990 marque un tournant. Le PS, qui avait initialement vu dans le droit de vote un *produit d’appel* électoral pour séduire les milieux associatifs et les classes moyennes, le perçoit désormais comme un risque politique. La montée de l’extrême droite et la polarisation du débat sur l’immigration ont transformé cette promesse en un sujet clivant. Le parti privilégie alors des stratégies électorales plus prudentes, cherchant à éviter les thèmes qui pourraient aliéner sa base électorale ou profiter à ses adversaires. Cette évolution reflète aussi un affaiblissement des liens entre le PS et les milieux associatifs et syndicaux, tandis que les professionnels de la politique gagnent en influence au sein du parti.

