Retour sur la loi du 13 avril 2016 : L’incrimination du client des personnes prostituées en question(s)
Colloque organisé par l'ICREJ, Université de Caen Normandie sous la direction scientifique de Thomas Besse, Maître de conférences à l’Université de Caen Normandie et Agnès Cerf-Hollender, Maître de conférences HDR à l’Université de Caen NormandieLire la suite....
La loi du 13 avril 2016, souvent appelée loi sur la prostitution, a marqué un tournant dans la législation française en abordant la question de la prostitution sous un angle nouveau. Avant cette date, la prostitution n’était pas explicitement criminalisée en France, mais les activités connexes, comme le racolage passif (sollicitation dans l’espace public), l’étaient. Cette loi vise principalement à lutter contre l’exploitation sexuelle en ciblant les clients des personnes prostituées, considérés comme des acteurs indirects de ce phénomène. Elle s’inscrit dans une volonté politique plus large de protéger les personnes en situation de vulnérabilité, notamment les victimes de traite ou de proxénétisme. La France rejoint ainsi d’autres pays européens ayant adopté des législations similaires, comme la Suède en 1999, où l’achat d’actes sexuels est interdit.
La loi de 2016 introduit plusieurs mesures phares. D’abord, elle incrimine le client d’une personne prostituée, avec une amende pouvant aller jusqu’à 1 500 € pour une première infraction, et jusqu’à 3 750 € en cas de récidive. Cette sanction vise à décourager la demande, considérée comme un levier de l’exploitation sexuelle. Ensuite, elle renforce l’accompagnement des personnes prostituées en leur offrant des parcours de sortie de la prostitution, incluant un soutien social, médical et professionnel. Enfin, la loi abroge le délit de racolage passif, supprimé pour éviter de criminaliser les victimes elles-mêmes. Ces mesures s’appuient sur une approche dite abolitionniste, qui cherche à éradiquer la prostitution en s’attaquant à sa demande plutôt qu’à son offre.
Les promoteurs de cette loi, notamment le gouvernement français de l’époque, avancent plusieurs objectifs principaux. Le premier est la protection des personnes prostituées, souvent victimes de violences, de précarité ou de dépendance économique. Le deuxième est la lutte contre les réseaux de traite et de proxénétisme, en réduisant la demande qui alimente ces trafics. Le troisième objectif est une dimension symbolique : affirmer une position abolitionniste, c’est-à-dire une volonté de faire disparaître la prostitution en tant qu’institution sociale. La loi s’inscrit dans une logique de droit pénal protecteur, où l’État intervient pour protéger les individus contre eux-mêmes, en l’occurrence contre une activité jugée dégradante ou dangereuse.
Depuis son adoption, la loi de 2016 fait l’objet de vifs débats parmi les chercheurs, les associations et les acteurs du terrain. Certains soulignent son efficacité limitée, arguant que la criminalisation des clients pousse la prostitution dans la clandestinité, rendant les personnes prostituées plus vulnérables aux violences et aux abus. D’autres, au contraire, estiment que cette loi a permis une meilleure prise en charge des victimes et une réduction visible de la prostitution de rue. Les associations comme le Strass (Syndicat du travail sexuel) ou Amnesty International critiquent une approche moralisatrice, qui ne tient pas compte de la diversité des situations individuelles. Enfin, certains économistes et sociologues questionnent l’impact réel de la loi sur l’économie souterraine liée à la prostitution.
Six ans après l’entrée en vigueur de la loi, les retours sont contrastés. D’un côté, les chiffres officiels indiquent une baisse de 30 % à 40 % du nombre de personnes prostituées dans l’espace public, selon les estimations des forces de l’ordre et des associations. De l’autre, les travailleurs et travailleuses du sexe dénoncent une précarisation accrue, avec des conditions de travail plus dangereuses et une difficulté accrue à exercer leur activité en toute sécurité. Les parcours de sortie de la prostitution, bien que proposés, restent peu utilisés : seulement 1 % des personnes concernées y auraient recours, selon un rapport parlementaire de 2022. La loi a également entraîné une augmentation des contrôles policiers et des sanctions, avec plus de 1 200 verbalisations de clients enregistrées en 2021.

