Nathalie Sonnac : « Face aux géants de l', IA
Depuis le déploiement des aperçus IA de Google en juillet, le modèle économique des éditeurs de presse en ligne est frontalement remis en cause. Nathalie Sonnac, spécialiste de l’économie des médias, analyse ce tournant..
Google a lancé en 2026 un outil appelé AI Overviews (ou aperçus IA en français), qui génère automatiquement des résumés d'articles à partir de recherches web. Ces résumés s'affichent directement dans les résultats de recherche, sans que l'utilisateur ait besoin de cliquer sur les liens des médias. Selon l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), cette innovation a provoqué une baisse de 15% du trafic sur les sites d'actualité généralistes en France en août 2026. Pour le magazine Alternatives Économiques, la chute d'audience atteint même 40%. Les médias accusent Google de ne pas respecter ses engagements en matière de rémunération équitable pour l'utilisation de leurs contenus.
Nathalie Sonnac, professeure en sciences de l'information et spécialiste de l'économie des médias, explique que les médias ont progressivement perdu le contrôle direct sur leur relation avec leur public. D'abord, les moteurs de recherche comme Google ont servi d'intermédiaire entre les médias et les lecteurs. Aujourd'hui, les outils d'IA ajoutent une nouvelle couche en reformulant automatiquement les informations, rendant les clics vers les articles moins nécessaires. Cette évolution menace directement le modèle économique des médias, déjà fragilisé. Une étude du Reuters Institute montre que le trafic généré par Google vers 2 500 éditeurs internationaux a chuté de 33% entre novembre 2024 et novembre 2025. Pour les médias, les conséquences sont à la fois économiques et démocratiques, car une information de qualité devient moins accessible.
Certains médias, comme le groupe Le Monde, ont signé des accords avec des entreprises d'IA comme OpenAI (créateur de ChatGPT) et Perplexity pour autoriser l'utilisation de leurs archives dans l'entraînement des modèles d'IA. Ces accords, signés en 2024 et 2025, permettent aux médias de percevoir des revenus, bien que les montants exacts ne soient pas divulgués. Une étude révèle que 26,4% du trafic sortant de ChatGPT provient des contenus du Monde, ce qui montre une visibilité accrue pour ce groupe. Cependant, cette stratégie exclut les médias qui n'ont pas signé d'accords, les rendant invisibles dans les réponses des assistants IA. Cela pose un risque pour le pluralisme de l'information.
Les médias pourraient refuser que leurs contenus soient utilisés par les IA via un opt-out (droit de retrait), mais cette option comporte des risques. En refusant, un média pourrait être encore moins visible et ne pas être rémunéré pour l'utilisation de ses contenus. Nathalie Sonnac souligne que ce choix n'est pas vraiment libre, car les médias dépendent de la visibilité pour survivre. Elle insiste sur la nécessité d'imposer des règles strictes pour la redistribution de la valeur lorsque les contenus sont utilisés. L'Alliance de la presse d'information générale (APIG) a saisi l'Autorité de la concurrence en 2026 pour dénoncer le lancement unilatéral des aperçus IA par Google, sans discussion sur le partage des droits voisins.
Nathalie Sonnac considère que la première injustice à régler est le pillage des contenus par les IA. Les grands modèles de langage (LLM) comme ceux d'Anthropic (créateur de Claude) ont été entraînés sur des millions de contenus médiatiques sans autorisation ni rémunération. Aux États-Unis, une action en justice a contraint Anthropic à verser 1,3 milliard d'euros pour éteindre un recours collectif engagé par des milliers d'auteurs et d'éditeurs. En Europe, les médias doivent exiger la transparence sur les données utilisées pour entraîner les IA et faire respecter le droit d'auteur. Cette question doit être traitée en urgence avant d'aborder la rémunération ou la redistribution de la valeur.
Pour protéger les médias et l'information de qualité, Nathalie Sonnac plaide pour une régulation renforcée. Elle évoque plusieurs pistes : imposer la transparence des algorithmes d'IA, appliquer strictement le *Digital Services Act* (règlement européen sur les services numériques), redistribuer la valeur vers les producteurs d'information, et soutenir l'emploi journalistique ainsi que l'information locale. Cependant, elle constate une absence de volonté politique pour traiter ce sujet, qualifiant l'avenir des médias d'*impensé politique*. Sans action collective et législative, les médias, qu'ils soient privés ou publics, pourraient disparaître, mettant en péril la démocratie.

