Moins de nouveautés, plus de coups de cœur : une librairie rennaise participe à la « trêve des nouveautés »
Initiée par une association, la « trêve des nouveautés » en librairie vise à réduire les retours d'invendus et alerter sur la surproduction. À Rennes, l'enseigne La Nuit des temps expérimente cette démarche depuis deux ans..
La trêve des nouveautés est une initiative lancée par l’Association pour l’écologie du livre qui encourage les librairies indépendantes à réduire ou suspendre temporairement leurs commandes de nouveaux livres avant leur sortie. Cette démarche vise à lutter contre la surproduction dans l’industrie du livre, un phénomène où le nombre de titres publiés dépasse largement la demande réelle. En 2025, par exemple, 36 119 nouveautés ont été publiées en France, un chiffre en baisse de 19,2 % par rapport à 2019, mais toujours considéré comme excessif. Parmi ces livres, 13 % des exemplaires envoyés aux points de vente finissent détruits, ce qui pose des problèmes économiques et écologiques. La trêve permet aux librairies de se concentrer sur des titres déjà reconnus ou sur des rééditions, plutôt que de suivre une logique de surabondance.
La librairie La Nuit des temps, située à Rennes, participe à cette trêve depuis deux ans. Elle alterne entre des périodes de suspension totale des commandes de nouveautés et des réductions partielles, principalement dans le rayon littérature. Cette approche a été expliquée et négociée en amont avec les éditeurs, malgré des réticences initiales. La librairie a ainsi évité l’accumulation d’invendus, ces livres non vendus qui doivent être retournés aux éditeurs. En un an, cette démarche a permis d’éviter 800 kg de retours, réduisant ainsi les coûts logistiques liés au transport et à la manutention. Selon Ayla Saura, cofondatrice de la librairie, cette stratégie a également permis d’augmenter le chiffre d’affaires, bien que la corrélation directe avec la trêve ne soit pas prouvée.
La surproduction dans l’édition a un coût économique et environnemental. En librairie, 62 % des nouveautés deviennent des invendus, ce qui génère des retours coûteux. Ces retours représentent entre 5 % et 10 % du prix d’un livre, incluant les frais de transport et le temps de gestion des stocks. Pour les librairies, cette situation est d’autant plus problématique que le secteur fait face à une inflation, une hausse des charges et une baisse des ventes en volume de 0,5 % en 2025. La trêve des nouveautés permet donc de réduire ces coûts indirects tout en limitant le gaspillage. Cependant, cette approche reste minoritaire et s’adresse surtout aux grands groupes éditoriaux comme Hachette Livre ou Madrigall, qui dominent le marché.
Les éditeurs, représentés par des groupes comme Madrigall ou le Syndicat national de l’édition (SNE), reconnaissent la nécessité de réduire la surproduction, mais restent prudents face à la trêve. Pascal Lenoir, président de la commission Environnement au SNE, estime que refuser des nouveautés n’est pas problématique, mais que suspendre totalement les commandes sur une période pourrait faire manquer des titres à succès. Il souligne que le marché de l’édition traverse une période difficile, avec une baisse de 0,6 % du chiffre d’affaires et de 1,5 % des exemplaires vendus entre 2024 et 2025. Malgré ces défis, il admet que la filière doit trouver des solutions pour réduire le pilon (destruction des livres invendus) et les retours, afin de préserver ses marges.
Une question centrale dans ce débat est l’impact de la trêve sur les auteurs, notamment les moins connus. Mathilde Charrier, coordinatrice de l’Association pour l’écologie du livre et gérante d’une librairie parisienne, précise que l’objectif n’est pas de dévaloriser les sorties littéraires, mais de mettre en lumière des voix moins médiatisées. Elle rappelle que la multiplication des nouveautés favorise souvent les mêmes auteurs, au détriment de la diversité. La trêve permet donc aux librairies de mieux défendre un nombre réduit de titres, tout en offrant une visibilité accrue à des œuvres moins commerciales. Cette approche s’inscrit dans une volonté de rendre le secteur plus équitable et durable.

