La mémoire des vaincus : histoires intimes de la guerre d'Espagne 23/25 : La mort de l'instituteur ou l'intelligence assassinée
Piliers de la Seconde République espagnole, les instituteurs ont combattu l'ignorance avant d'être la cible de la répression franquiste. Cette émission retrace le destin de ces "maestros", symbole d'une intelligence que le régime de Franco a voulu assassiner..
Dans l'Espagne des années 1930, les hussards noirs désignent les instituteurs républicains, surnommés ainsi pour leur rôle de pédagogues engagés dans la lutte contre l'ignorance. Ces enseignants, souvent issus de milieux modestes, incarnaient les valeurs de la Seconde République espagnole (1931-1936), un régime qui a fait de l'éducation publique et laïque une priorité. Leur mission était double : alphabétiser une population majoritairement analphabète (environ 40 % des Espagnols en 1930) et transmettre les idéaux républicains, comme la démocratie, la justice sociale et la laïcité. L'Église catholique, qui contrôlait traditionnellement l'éducation, voyait d'un mauvais œil cette réforme, car elle remettait en cause son influence sur les masses. Les instituteurs sont devenus des figures centrales dans les villages, où ils remplaçaient souvent l'autorité religieuse par une éducation moderne et accessible à tous.
La Seconde République espagnole a lancé une réforme éducative ambitieuse, visant à démocratiser l'accès au savoir. Avant 1931, l'éducation était largement contrôlée par l'Église et réservée aux élites, laissant une grande partie de la population dans l'analphabétisme. La République a créé des écoles publiques gratuites, formé des milliers d'instituteurs et encouragé l'enseignement laïque, c'est-à-dire indépendant de toute religion. Cette politique a permis de scolariser des centaines de milliers d'enfants et d'adultes, réduisant progressivement le taux d'analphabétisme. Les instituteurs, souvent militants, ont joué un rôle clé dans cette transformation, en organisant des cours pour les adultes et en promouvant l'idée que l'éducation était un droit universel. Cette réforme a été perçue comme une menace par les conservateurs, qui y voyaient une attaque contre l'ordre traditionnel.
Dès le début de la guerre civile espagnole (1936-1939), les instituteurs sont devenus des cibles prioritaires pour les nationalistes de Franco. Leur engagement républicain et leur rôle dans la diffusion des idées progressistes en faisaient des ennemis aux yeux du régime franquiste, qui cherchait à rétablir un ordre traditionaliste et autoritaire. Selon les estimations citées dans l'émission, environ 90 % du corps enseignant aurait été éliminé : certains ont été exécutés sommairement, d'autres emprisonnés, exilés ou contraints à l'exil. Les paseos (exécutions sommaires) étaient fréquents, notamment dans les premiers mois du soulèvement franquiste. Cette répression visait à détruire non seulement des individus, mais aussi un projet de société fondé sur l'éducation et la raison. Jorge Semprun, écrivain et ancien ministre, souligne que cette violence symbolisait la volonté de Franco d'éradiquer toute forme d'intelligence critique.
L'épisode s'inscrit dans la série La mémoire des vaincus, qui explore les destins individuels des républicains espagnols après la victoire de Franco en 1939. Les instituteurs, en tant que symboles de la République, incarnent cette mémoire oubliée ou réprimée. Leur histoire illustre comment le franquisme a tenté d'effacer toute trace de l'idéal républicain, y compris dans les esprits. Des universitaires comme Asun Esteban (Salamanque) et des historiens comme Julián Casanova soulignent que cette répression a laissé des traces profondes dans la société espagnole, notamment en coupant les générations suivantes de modèles éducatifs et intellectuels. Les textes lus dans l'émission, comme ceux de José-Luis Sampedro ou de Manuel Rivas (La langue du papillon), rappellent l'importance de préserver ces récits pour comprendre l'histoire de l'Espagne contemporaine.
La répression contre les instituteurs a eu des conséquences durables sur la société espagnole. En éliminant près de 90 % du corps enseignant, le franquisme a privé le pays d'une génération de pédagogues capables de transmettre des valeurs démocratiques et critiques. Cette perte a contribué à maintenir un système éducatif contrôlé par l'État et l'Église, limitant l'accès à une éducation émancipatrice. Aujourd'hui, des historiens et des universitaires, comme José Maria Ridao ou José Antonio Martín Pallín, travaillent à réhabiliter la mémoire de ces instituteurs, souvent réduits au silence. Leur combat rappelle que l'éducation n'est pas neutre : elle peut être un outil de libération ou, à l'inverse, un instrument de domination. Cet épisode illustre ainsi comment la guerre civile espagnole a été, avant tout, une guerre des idées.

