L’activité professionnelle : un facteur minoré dans l’épidémie de cancer
Cet été, une hôtesse de l’air a vu son cancer du sein reconnu comme maladie professionnelle, une première dans ce secteur. Si les substances cancérogènes sont très présentes dans l’espace de travail, leur danger demeure largement minoré, voire ignoré par le plus grand nombre.
En France, le cancer est devenu la première cause de mortalité, avec une progression alarmante ces dernières décennies. Le nombre de nouveaux diagnostics a doublé depuis les années 1990, passant de 216 130 cas annuels à 433 000 en 2023. Aujourd’hui, près de 4 millions de personnes vivent avec cette maladie, et plusieurs centaines de milliers en décèdent chaque année. Face à cette situation, les autorités publiques ont fait du cancer une priorité sanitaire, cherchant à en faire une maladie « évitable ». Cependant, cette approche se concentre principalement sur les comportements individuels, comme la réduction du tabac ou de l’alcool, plutôt que sur les causes structurelles, notamment professionnelles.
Les campagnes de prévention contre le cancer, comme la stratégie décennale de lutte contre les cancers lancée en 2021 par le président Emmanuel Macron, encouragent les individus à adopter des comportements plus vertueux : ne plus fumer, limiter sa consommation d’alcool, adopter une alimentation saine ou pratiquer une activité physique régulière. Cette approche, très libérale, place la responsabilité sur chaque personne, sans tenir compte des facteurs environnementaux ou professionnels. Pourtant, les conditions de travail, comme la pénibilité ou l’intensification des rythmes, peuvent influencer les comportements à risque, notamment en incitant à consommer tabac ou alcool pour faire face au stress ou à la fatigue.
Les salariés soumis à des efforts physiques intenses, des horaires variables ou atypiques, ou encore à des situations de précarité sont particulièrement exposés à des risques accrus de cancer. Ces conditions de travail difficiles peuvent aggraver les comportements à risque, comme la consommation de tabac ou d’alcool, mais elles exposent aussi directement à des substances dangereuses. En effet, des millions de travailleurs sont quotidiennement en contact avec des substances cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR), c’est-à-dire des produits chimiques capables de provoquer des cancers, de modifier l’ADN ou d’affecter la fertilité. Ces expositions professionnelles sont pourtant largement ignorées dans les discours publics sur la prévention du cancer.
Selon une étude récente de l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail (EU-OSHA), près de 48 % des travailleurs en Europe sont exposés à des substances CMR dans le cadre de leur activité professionnelle. Ces substances se retrouvent dans de nombreux secteurs, comme l’industrie chimique, le bâtiment, l’agriculture ou encore les soins de santé. Pourtant, leur dangerosité est souvent minimisée, voire ignorée, tant par les employeurs que par les salariés eux-mêmes. Par exemple, une hôtesse de l’air a récemment obtenu la reconnaissance de son cancer du sein comme maladie professionnelle, une première dans ce secteur, illustrant l’urgence de prendre en compte ces risques dans les politiques de santé publique.
Face à l’augmentation des cas de cancer et à la sous-estimation des facteurs professionnels, des mobilisations récentes appellent à *politiser la lutte contre le cancer du sein*, c’est-à-dire à en faire une question de santé publique centrale, au même titre que les comportements individuels. Cette approche implique de reconnaître que le cancer est une maladie *multifactorielle*, influencée par des facteurs biologiques, environnementaux et sociaux, dont le travail. Elle exige aussi des mesures concrètes, comme la réduction des expositions aux substances CMR, l’amélioration des conditions de travail ou la reconnaissance systématique des cancers professionnels. Sans cette prise de conscience collective, la lutte contre le cancer restera incomplète et inéquitable.

