Pourquoi les polars font-ils si souvent des femmes leurs victimes ?
Du polar à la fiction historique, neuf des dix romans de poche les plus vendus du moment au Royaume-Uni mettent en scène le meurtre d’une femme. Plusieurs médias britanniques tentent de décrypter les rouages de cette mécanique ancienne..
Dès le XVIIIe siècle, les colporteurs londoniens utilisaient déjà un schéma narratif centré sur des victimes féminines pour vendre leurs récits. Selon la romancière écossaise Denise Mina, ces histoires mettaient en scène des femmes décrites comme jeunes, jolies, blanches et pures. Ce modèle, appelé thriller domestique ou true crime aujourd’hui, repose sur un archétype de victime idéalisée. Il a traversé les époques, évoluant des héroïnes gothiques de Daphné du Maurier aux intrigues modernes comme celles de Gillian Flynn. Ce procédé repose sur une recette narrative éprouvée, où la vulnérabilité féminine devient un moteur de tension et de suspense pour le public.
En 2012, le roman Gone Girl (Les Apparences en français) de Gillian Flynn a marqué un tournant en popularisant le thriller au féminin, un sous-genre où les femmes sont souvent au cœur de l’intrigue, que ce soit comme victimes, suspectes ou héroïnes complexes. Les éditeurs britanniques ont depuis cherché à reproduire ce succès en publiant des œuvres similaires. Une analyse du classement hebdomadaire du Sunday Times réalisée par le Guardian le 14 juillet révèle que, sur les dix romans de poche les plus vendus au Royaume-Uni à cette période, neuf avaient pour point de départ ou pour centre de gravité la mort d’au moins un personnage féminin. Seul La Correspondante de Virginia Evans, un roman épistolaire, échappait à cette tendance. Cette domination des récits centrés sur des femmes victimes ou en danger soulève des questions sur les attentes du public et les choix éditoriaux.
La prédominance des victimes féminines dans les thrillers a suscité des réactions parmi les auteurs et le public. L’autrice anglaise Wendy Jones a exprimé son étonnement sur son compte Instagram en soulignant que 84 % des livres les plus lus au Royaume-Uni à cette période mettaient en scène des femmes en danger ou décédées. Cette statistique, bien que contestée par certains, reflète une tendance forte dans l’édition contemporaine. Elle interroge sur les raisons de ce succès : est-ce une réponse aux attentes des lecteurs, une exploitation de thèmes récurrents dans la culture populaire, ou une simplification des intrigues pour maximiser les ventes ? Les débats autour de cette question montrent que le phénomène dépasse le cadre littéraire pour toucher à des enjeux sociétaux plus larges.
L’article souligne que cette tendance n’est pas anodine dans l’industrie du livre. Au Royaume-Uni, les éditeurs semblent privilégier des récits centrés sur des femmes victimes pour répondre à une demande supposée du marché. Cette stratégie commerciale s’appuie sur des données de ventes, comme celles du *Sunday Times*, qui montrent que les thrillers mettant en scène des femmes en danger ou décédées se vendent particulièrement bien. Cependant, cette approche soulève des questions éthiques et culturelles, notamment sur la représentation des femmes dans la littérature populaire et sur l’impact de ces récits sur la perception des violences faites aux femmes dans la société.

