Ces présidents de la République devenus chanoines d’honneur du Latran
L'ESSENTIEL Une tradition remontant à la monarchie confère aux présidents de la République française le titre honorifique de chanoine d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran, à Rome. Depuis 1957, la participation à une cérémonie dans cet illustre lieu de culte romain caractérise les présidences ancrées à droite.
Depuis 1957, les présidents français de droite ont souvent participé à une cérémonie en tant que chanoines d’honneur de la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome. Cette tradition remonte à la monarchie et a été relancée par René Coty, dernier président de la IVᵉ République. Un chanoine d’honneur est un titre honorifique accordé à une personnalité extérieure à l’Église, lui permettant de participer à certaines cérémonies religieuses. La basilique Saint-Jean-de-Latran, située à Rome, est la cathédrale du pape en tant qu’évêque de Rome. Cette cérémonie, à la fois diplomatique et symbolique, consiste en une messe et une prise de possession officielle d’une stalle (siège) dans le chœur de la basilique. Elle illustre la proximité historique entre la droite française et le catholicisme, bien que ce lien soit moins marqué à gauche.
La tradition a été initiée par René Coty, président de droite élu en 1954, lors d’un voyage officiel à Rome en 1957. Il fut le premier président à recevoir ce titre, suivi par Charles de Gaulle en 1959. La cérémonie au Latran est chargée de symboles : elle inclut une station devant la statue du roi Henri IV, des discours protocolaires et des échanges de cadeaux. Sous la Vᵉ République, ce geste prend une dimension nouvelle car le président devient le chef de la diplomatie française, avec des pouvoirs étendus. La basilique Saint-Jean-de-Latran, lieu de mémoire monarchique, est ainsi réinvestie par les présidents de droite comme un marqueur de leur identité politique et religieuse.
Georges Pompidou, successeur de Charles de Gaulle et catholique pratiquant, n’a pas participé à la cérémonie du Latran en 1969. Cette exception s’explique par le contexte religieux français de l’époque. Après le concile Vatican II (1962-1965), une partie de l’épiscopat français, dont le cardinal Marty, s’est distanciée du pouvoir gaulliste. Certains évêques critiquaient ouvertement la politique économique et militaire du gouvernement, comme la force de frappe nucléaire. Cette détérioration des relations entre l’Église et l’État a dissuadé Pompidou de s’engager dans une cérémonie perçue comme trop politique. Le cardinal Marty a même refusé de participer à des événements officiels comme le défilé du 14-Juillet aux côtés du président.
Depuis 1947, aucun président socialiste (Vincent Auriol, François Mitterrand, François Hollande) ne s’est rendu au Latran pour y prendre officiellement possession de sa stalle de chanoine d’honneur. François Mitterrand, élu en 1981, a répondu à l’invitation des chanoines en exprimant sa gratitude, mais sans s’y rendre. En revanche, Valéry Giscard d’Estaing (droite libérale) a participé à la cérémonie en 1978, tout comme Jacques Chirac (1996), Nicolas Sarkozy (2007) et Emmanuel Macron (2018). Sarkozy a marqué un tournant en prononçant un discours controversé sur la laïcité positive, où il valorisait le christianisme comme fondement culturel de la France. Cette alternance montre que la droite utilise davantage ce symbole pour affirmer son ancrage catholique.
La cérémonie du Latran illustre le clivage droite-gauche en matière de rapport à la religion. Pour les présidents de droite, recevoir ce titre honorifique renforce leur légitimité auprès de l’électorat catholique, même si tous ne sont pas des pratiquants réguliers. À l’inverse, pour un président de gauche, y participer pourrait être perçu comme une trahison de l’héritage laïque de la République, hérité de la IIIᵀ République. Georges Clemenceau, figure de la gauche radicale, avait refusé en 1918 de participer à un *Te Deum* à Notre-Dame de Paris pour célébrer la victoire, au nom de la séparation des Églises et de l’État. Ainsi, ce geste reste un marqueur politique fort, reflétant les tensions entre tradition catholique et valeurs républicaines laïques.

