Pourquoi la domination de la Chine sur les panneaux solaires menace l'indépendance énergétique de l'Europe
Il n’y a pas si longtemps, la Chine était vue comme l’« usine du monde », le pays où les industries européennes étaient délocalisées. Petit à petit, son statut change.
En 2024, la Chine est devenue le premier investisseur mondial en recherche et développement (R&D) avec 27,4 % des dépenses totales, contre seulement 4 % en 2000. Cette stratégie lui a permis de dominer le secteur des panneaux solaires photovoltaïques (PV), représentant 80 % de la production mondiale. Les technologies critiques désignent ici les innovations essentielles pour les économies modernes, comme les panneaux solaires. En une décennie, la Chine a évincé les anciens leaders (Europe, États-Unis, Japon) qui détenaient 80 % du marché en 2002, leur part chutant à moins de 10 % en 2012. Cette domination s’étend à toute la chaîne de valeur : production de silicium, de lingots, de wafers (tranches de silicium utilisées pour fabriquer les cellules solaires), de cellules et de panneaux. Cette position lui permet de répondre à la fois à la demande intérieure et internationale, notamment dans les pays en développement comme l’Afrique.
La Chine a construit sa suprématie industrielle en ciblant d’abord les marchés occidentaux avant de se tourner vers ses propres besoins et ceux des pays émergents. Entre 2000 et 2010, elle a développé massivement ses capacités de production dans les segments à fort potentiel comme les wafers et les cellules. Dans les années 2010, elle a renforcé son autonomie en produisant son propre silicium, réduisant ainsi sa dépendance aux importations. Cette transition a été facilitée par des transferts de technologies étrangères et un soutien public massif. En 2015, une réforme du marché de l’électricité en Chine a favorisé les énergies renouvelables, stimulant la demande intérieure. Face à des surcapacités de production, la Chine a élargi ses débouchés vers l’Afrique et d’autres marchés émergents, rendant l’énergie solaire plus accessible et renforçant son image de puissance responsable.
Quatre grandes familles de technologies dominent le marché des panneaux solaires. La première, le silicium cristallin (c-Si), représente plus de 97 % du marché en 2024 avec un rendement de conversion énergétique supérieur à 20 %. Les couches minces (2,2 % du marché) utilisent des matériaux comme le tellurure de cadmium (CdTe) ou des alliages de cuivre, indium, gallium et sélénium (CIGS), offrant des modules flexibles et légers mais moins performants. Les cellules émergentes (pérovskites hybrides, cellules organiques) ne sont pas encore commercialisées à grande échelle mais promettent des coûts réduits et un impact environnemental moindre. Enfin, les multijonctions, très performantes mais coûteuses, sont réservées aux applications spatiales ou militaires. La Chine domine toutes ces technologies en termes de brevets déposés.
Entre 1990 et 2022, la Chine a déposé 40 % des 57 000 brevets liés aux technologies solaires, avec une concentration particulière sur les cellules émergentes (40 % des brevets) et le silicium cristallin (50 %). Elle est également en tête des citations de brevets pour les innovations majeures (top 10 %) et de rupture (top 1 %). Ce leadership s’explique par un processus d’apprentissage accéléré (learning by doing), où la baisse des coûts est de 20 à 30 % à chaque doublement de la capacité de production. Ce taux d’apprentissage est l’un des plus élevés parmi les technologies industrielles, ce qui a permis à la Chine d’acquérir un avantage compétitif durable. Les entreprises chinoises ont ainsi pu optimiser leurs coûts et leur efficacité grâce à des gains d’échelle.
La Chine est devenue le premier pôle scientifique mondial pour les technologies solaires de prochaine génération, comme les pérovskites hybrides et le photovoltaïque organique. En 2023, elle a produit plus de 50 % des publications scientifiques sur les pérovskites hybrides et 55 % sur le photovoltaïque organique, deux technologies prometteuses pour réduire les coûts et l’impact environnemental. Les cellules à colorant, autrefois étudiées, sont en déclin depuis 2014 au profit des pérovskites. Cette avancée s’accompagne d’une autonomie scientifique croissante : une part croissante des publications les plus citées est désormais le fruit de recherches menées uniquement par des équipes chinoises, sans collaborations internationales. Cette tendance montre que la Chine ne se contente plus d’imiter, mais innove de manière indépendante.
La domination chinoise dans le solaire menace l’indépendance énergétique de l’Europe. En 2024, la Chine a installé 1 048,5 gigawatts-crête (GWc) de panneaux solaires, soit 46,7 % des capacités mondiales. Le **gigawatt-crête** (GWc) mesure la puissance maximale d’une installation photovoltaïque dans des conditions optimales. Cette dépendance expose l’Europe à des risques géopolitiques et économiques, notamment en cas de tensions commerciales ou de restrictions à l’exportation. Les États-Unis ont tenté de contrer cette domination en limitant les collaborations scientifiques avec la Chine dès 2018, mais cette stratégie a surtout poussé la Chine à renforcer ses partenariats avec d’autres pays comme l’Allemagne ou la Corée du Sud, tout en maintenant sa croissance scientifique. L’Europe doit désormais accélérer ses investissements en R&D pour éviter un retard irrattrapable dans ce secteur clé pour la transition énergétique.

