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Philosophie

Studio Acte : « Ça veut dire quoi réemployer du bois issu d’un pillage colonial ? »

AOC Media · mis à jour il y a 26 j

L’étude de la culture du réemploi de matériaux, très présente aux Pays-Bas, soulève au-delà des considérations financières de nombreuses questions culturelles et historiques sur le patrimoine, la mémoire et l’héritage colonial. Le rôle des acteurs publics est alors essentiel pour soutenir et structurer des dynamiques qui s’interrogent, à l'instar des architectes de Studio Acte, sur ces pratiques de réemploi.

Réemploi et héritage

Le réemploi de matériaux dans l’architecture consiste à donner une seconde vie à des éléments déjà utilisés, comme des pierres, des métaux ou du bois, plutôt que de les jeter ou d’en produire de nouveaux. Cette pratique, courante aux Pays-Bas, soulève des questions bien plus larges que des simples enjeux économiques ou écologiques. Elle interroge en effet la mémoire, le patrimoine et l’héritage historique des objets réemployés. Par exemple, un morceau de bois ou une poutre peut porter en lui l’histoire de son extraction, de son transport ou de son usage initial, parfois lié à des périodes controversées comme la colonisation. Pour les architectes Estelle Barriol et Fanny Bordes, cofondatrices du Studio Acte, cette dimension historique est indissociable de la pratique du réemploi. Leur travail met en lumière le fait que ces matériaux ne sont pas de simples ressources neutres, mais des témoins de l’histoire, dont l’usage actuel doit être questionné.

Bois tropical et colonialisme

Lors de leurs recherches aux Pays-Bas, les architectes du Studio Acte ont découvert un stock important de bois tropical originaire des Guyanes, une région d’Amérique du Sud anciennement colonisée par les Européens. Ce bois, extrait pendant la période coloniale (entre le XVIe et le XXe siècle), avait été utilisé comme pieux d’amarrage dans les ports néerlandais, servant à fixer les bateaux au fond de l’eau. Aujourd’hui, ce bois est retiré des ports et remis en circulation sur le marché du réemploi, comme n’importe quel matériau de construction. Cependant, son origine soulève une question éthique majeure : comment utiliser ce bois, issu d’un système d’extraction colonial, sans perpétuer les injustices historiques qu’il incarne ? Les architectes soulignent que le réemploi de ce type de matériau ne peut se limiter à une simple logique de recyclage, mais doit intégrer une réflexion critique sur son passé.

Rôle des acteurs publics

Les architectes du Studio Acte insistent sur l’importance du rôle des acteurs publics pour structurer et encadrer les pratiques de réemploi. Aux Pays-Bas, comme dans d’autres pays européens, les pouvoirs publics peuvent soutenir ces dynamiques en créant des filières de récupération organisées, en subventionnant des projets de réemploi ou en intégrant ces enjeux dans les formations des architectes. Par exemple, les salvage dealers (revendeurs spécialisés dans les matériaux de récupération) jouent un rôle clé en mettant en relation les matériaux disponibles et les projets de construction. Cependant, sans un cadre clair et des politiques adaptées, le réemploi risque de devenir une simple pratique opportuniste, sans prise en compte des dimensions historiques et éthiques. Les architectes plaident pour une approche plus critique et responsable, où le réemploi ne se limite pas à une économie circulaire, mais devient un outil de déconstruction des héritages coloniaux.

Expérimentation néerlandaise

Le Studio Acte, basé entre les Pays-Bas et la France, s’inscrit dans une tradition architecturale néerlandaise marquée par l’expérimentation et l’innovation. Aux Pays-Bas, l’architecture est souvent perçue comme un champ où les idées nouvelles sont testées, parfois en dehors des cadres académiques traditionnels. Cette culture de l’expérimentation a permis aux architectes de développer une approche pragmatique du réemploi, en allant directement sourcer les matériaux et en étudiant leurs filières. Contrairement à une formation classique en école d’architecture, où le réemploi est rarement enseigné, cette méthode permet d’acquérir une connaissance intime des matériaux et de leurs histoires. Par exemple, Estelle Barriol et Fanny Bordes ont appris à identifier l’origine des bois réemployés en étudiant leur texture, leur couleur ou leur provenance, plutôt qu’en se contentant de plans ou de catalogues.

Ce que ça pourrait changer

L’utilisation de matériaux issus de l’extraction coloniale, comme le bois des Guyanes, pose une question éthique centrale : comment en faire usage sans reconduire les injustices du passé ? Les architectes du Studio Acte soulignent que le réemploi ne peut se réduire à une simple logique de circularité matérielle. Il doit aussi devenir un acte critique, interrogeant les conditions dans lesquelles ces matériaux ont été produits et utilisés. Par exemple, réemployer ce bois pourrait signifier lui donner une seconde vie dans un projet qui en révèle l’histoire, comme une installation artistique ou un espace de mémoire, plutôt que de l’utiliser de manière anonyme dans une construction classique. Cette approche nécessite une réflexion approfondie sur la manière dont les matériaux sont réappropriés, et sur les messages qu’ils transmettent.

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