« Nous sommes la contre-révolution » : Tommy Robinson et la recomposition du fascisme britannique
L’extrême droite britannique connaît depuis quelques années un essor important, aussi bien dans sa vitrine électorale et institutionnelle, sous le leadership de Nigel Farage et de Reform UK, que dans ses franges violentes, cherchant à occuper la rue et s’en prenant aux groupes présentés comme des ennemis de l’intérieur. Pour ces dernières, c’est l’influence identitaire Tommy Robinson qui donne le ton.
Le 13 septembre 2025, la Grande-Bretagne a connu le plus grand rassemblement d’extrême droite de son histoire, avec environ 110 000 personnes défilant à Londres. Ce chiffre dépasse largement les mobilisations précédentes, comme celle du British Union of Fascists (BUF) en juin 1934. Cette marche s’inscrit dans un contexte de violences croissantes, incluant des intimidations racistes devant des hébergements de demandeurs d’asile, des attaques contre des « gauchistes » et des incendies criminels visant des mosquées. Au centre de cet événement se trouve Tommy Robinson, figure centrale du mouvement fasciste britannique depuis 2009 et leader de l’English Defence League (EDL). Son rôle illustre une recomposition du fascisme, distincte des formes historiques comme celles d’Oswald Mosley (BUF) ou de Nick Griffin (BNP).
Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, se distingue de ses prédécesseurs fascistes britanniques par une stratégie adaptée au contexte actuel. Contrairement aux figures comme Mosley, il évite les symboles nazis explicites ou les références ouvertes à Hitler, tout en recentrant son discours sur une islamophobie radicalisée, déjà ancrée dans le débat politique britannique. Cette approche lui a permis d’atteindre des niveaux de mobilisation inédits pour l’extrême droite britannique. Robinson a su mobiliser des foules en ciblant des thèmes comme la peur de l’immigration, la défense de la « culture nationale » et la lutte contre le « mondialisme ». Son discours s’appuie sur une vision conspirationniste, où la Grande-Bretagne serait « assiégée » par des forces progressistes, progressant ainsi une idéologie autoritaire et violente.
La qualification de Tommy Robinson comme fasciste fait débat. Certains, comme l’organisation Hope Not Hate, rejettent ce terme en 2017, arguant qu’il ne correspond pas à une définition classique du fascisme (nazisme, suprémacisme blanc, etc.). Cette position s’inscrit dans une tendance plus large à redéfinir le fascisme, le limitant à des formes historiques précises ou à des régimes autoritaires. Cependant, cette approche risque de sous-estimer la dangerosité de Robinson. Son projet politique, bien que moins explicite que celui des fascistes historiques, repose sur une stratégie contre-révolutionnaire visant à inverser les acquis sociaux (multiculturalisme, égalité des genres, sécularisation) et à imposer un contrôle autoritaire. Son discours de « contre-révolution » en septembre 2025 illustre cette volonté de revenir sur des avancées sociétales.
Le fascisme ne doit pas être réduit à une idéologie fixe, mais compris comme un processus social et politique. Selon les analyses marxistes, notamment celles de Léon Trotsky, le fascisme émerge en période de crise profonde, lorsque les mécanismes traditionnels de gouvernance échouent à contenir les conflits sociaux. Il se définit alors par ses actions : une mobilisation de masse extra-parlementaire visant à détruire les organisations ouvrières et les structures de résistance collective (syndicats, partis de gauche, médias indépendants). Le fascisme agit comme un « bélier » contre la classe ouvrière, utilisant la violence de rue pour imposer un ordre autoritaire. Cette vision permet de comprendre Robinson non comme une exception, mais comme un acteur d’une tradition fasciste adaptée aux conditions contemporaines.
La contre-révolution portée par Tommy Robinson ne nécessite pas une révolution imminente pour se justifier. Elle peut agir de manière préventive, en revenant sur des acquis passés et en disciplinant les résistances avant qu’elles ne deviennent une menace. Robinson incarne cette logique en ciblant des groupes comme les migrants, les musulmans, les féministes ou les personnes LGBTQ+, qu’il présente comme des forces « anti-britanniques ». Son discours de « remigration » (expulsion massive des migrants) et sa rhétorique de « contre-révolution » visent à restaurer un ordre social perçu comme menacé. Cette stratégie s’inscrit dans une dynamique plus large de recomposition du fascisme, où les formes historiques (partis, symboles nazis) sont remplacées par des mouvements plus flexibles, numérisés et axés sur la mobilisation de rue.
La difficulté à qualifier Tommy Robinson de fasciste a des conséquences pratiques pour les mouvements antifascistes. Une sous-estimation de ses ambitions idéologiques peut affaiblir les stratégies de lutte. En effet, Robinson ne se contente pas d’être un raciste ou un démagogue : il porte un projet politique structuré, combinant transphobie, homophobie, antiféminisme et hostilité envers la gauche. Son succès repose sur sa capacité à se présenter comme un défenseur de la « nation » contre des élites perçues comme corrompues. Pour les antifascistes, cela implique de reconnaître la nature contre-révolutionnaire de son mouvement et d’adapter leurs tactiques en conséquence, en combinant résistance de rue, contre-discours et mobilisation populaire pour contrer sa propagande.

