Anne-Laure Delatte : « Voulons-nous privilégier la richesse individuelle ou bien être riches ensemble ? »
Dans son dernier ouvrage, l'économiste Anne-Laure Delatte passe au crible les dépenses collectives françaises. Elle estime qu’à l’élection présidentielle, les Français auront le choix entre deux modèles de société..
La dette publique française est au cœur des discussions politiques, notamment en vue de l’élection présidentielle de 2027. Anne-Laure Delatte, économiste au CNRS, souligne que le gouvernement actuel propose des mesures budgétaires pour 2027 qui ne résolvent pas les problèmes structurels. Le discours politique prône une réduction des dépenses, notamment sociales, sans augmenter les impôts, mais la situation reste complexe en raison d’un Parlement divisé et d’une campagne électorale déjà lancée. Les propositions actuelles pourraient aboutir à des mesures peu cohérentes, sans résoudre durablement la question de la dette. Delatte rappelle que la dette publique est utilisée depuis les années 1990 comme un outil pour discipliner la politique économique, mais que le vrai indicateur de confiance des investisseurs reste le taux d’emprunt, qui reste stable pour l’instant. Cependant, une hausse des taux pourrait alourdir la charge de la dette et limiter les marges de manœuvre pour financer des politiques publiques essentielles.
Contrairement aux idées reçues, la Sécurité sociale française est excédentaire depuis 2014. Anne-Laure Delatte s’appuie sur les travaux de Nicolas Da Silva et les documents administratifs pour expliquer que la dette sociale, contrairement à la dette publique classique, est remboursée progressivement grâce à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades). En juin 2026, sur les 410 milliards d’euros de dette sociale transmis à la Cades, plus de 280 milliards ont déjà été remboursés. Sans ce remboursement, les recettes de la Sécurité sociale dépasseraient ses dépenses. Pourtant, le déficit est souvent présenté comme une preuve d’un système insoutenable, alors que son fonctionnement quotidien est excédentaire. Cette confusion s’explique par la méthode de comptabilisation de la dette sociale, qui est amortie plutôt que « roulée » comme la dette publique classique.
Pour comprendre pourquoi la France dépense plus que ses voisins européens tout en ayant des services publics moins performants, Anne-Laure Delatte a comparé les dépenses publiques françaises à celles de dix pays européens comparables. La France dépense environ 5 points de PIB de plus que la moyenne de cet échantillon, principalement en raison des retraites, de la santé, du logement et de la défense. Cependant, rapportées au nombre de personnes concernées (habitants, retraités, etc.), les dépenses françaises en santé et retraites se situent près de la médiane européenne. Par exemple, l’espérance de vie en France est de 82,6 ans, soit deux ans de plus que l’Allemagne, et la pauvreté des retraités y est réduite (10 % contre 18 % en Allemagne). En revanche, les dépenses d’éducation sont inférieures à la moyenne européenne, avec 6 600 € par an et par élève de primaire contre 10 100 € en moyenne dans l’échantillon.
Le logement représente un point faible des dépenses publiques françaises. Rapportées au nombre de ménages, les dépenses françaises de logement sont trois fois supérieures à la médiane européenne, mais les résultats ne sont pas à la hauteur. Le poids du logement dans le revenu des ménages, notamment les plus modestes, reste élevé. Ce problème s’explique en partie par les aides personnelles au logement (APL), qui soutiennent la demande sans résoudre l’insuffisance de l’offre. Une étude de Gabrielle Fack montre que, pour certains types de logements, jusqu’aux deux tiers des APL finissent dans la poche des propriétaires sous forme de loyers plus élevés. Les APL, initialement conçues pour aider les ménages modestes, se transforment ainsi en subventions indirectes aux propriétaires.
L’éducation est un autre domaine où la France se distingue par un sous-financement relatif. Par exemple, la France dépense 6 600 € par an et par élève de primaire contre 10 100 € en moyenne dans l’échantillon européen étudié. Au collège, la dépense est de 7 139 € contre 7 795 € en moyenne, et au supérieur, elle chute à 4 391 € contre 6 484 €. Seul le lycée bénéficie d’un financement plus élevé en raison de la concentration des professeurs agrégés, mieux payés. Cette répartition inégale pénalise les élèves issus de milieux modestes ou peu diplômés, qui ont moins de chances d’atteindre le lycée. Les résultats des enquêtes PISA, qui mesurent les performances scolaires, se dégradent en France, et ce phénomène ne peut être attribué uniquement aux écrans, comme le suggèrent parfois les discours politiques.
Les aides aux entreprises, sous forme d’exonérations de cotisations sociales ou d’avantages fiscaux, ont fortement augmenté en France. Depuis les années 1990, des dispositifs comme les exonérations de cotisations sociales pour les salaires proches du Smic ont été élargis jusqu’à concerner 90 % des salaires, avec un plafond à 3,5 Smic. Ces exonérations, qui représentaient initialement des recettes en moins pour la Sécurité sociale, sont compensées par l’État à hauteur d’environ 80 milliards d’euros par an. Plus de 50 milliards de ces compensations sont financés par la TVA, ce qui signifie que les ménages financent indirectement une partie des cotisations sociales des entreprises. Pourtant, l’efficacité de ces aides est questionnable : elles bénéficient à toutes les entreprises, y compris les plus grandes, et leur impact sur l’emploi ou la compétitivité est limité au-delà d’un certain niveau de salaire. Par exemple, le crédit d’impôt recherche (CIR), qui coûte 8 milliards d’euros par an, profite pour moitié aux cinquante plus grandes entreprises françaises sans preuve d’un effet significatif sur leur investissement ou leur emploi.
Une étude récente d’Anne-Laure Delatte, Vincent Vicard et Clément Carbonnier révèle que les grandes entreprises françaises paient proportionnellement moins d’impôts et de cotisations sociales que les petites, tout en bénéficiant davantage d’aides publiques. Les chercheurs ont analysé plus de 30 millions de déclarations fiscales sur dix ans et recalculé les taux effectifs de prélèvements pour les entreprises. Le résultat montre une courbe descendante : plus une entreprise est grande, moins elle paie proportionnellement, tout en captant davantage de subventions. Par exemple, les entreprises du CAC 40 paient en moyenne moins d’impôt sur les sociétés que les PME, alors qu’elles bénéficient de dispositifs comme le CIR ou des exonérations de cotisations. Cette situation crée une distorsion de concurrence et réduit les recettes publiques, obligeant les ménages à compenser par des impôts plus élevés ou des services publics moins performants.
Anne-Laure Delatte identifie deux modèles économiques qui s’affronteront lors de l’élection présidentielle. Le premier modèle vise à réduire les prélèvements obligatoires pour stimuler la compétitivité, mais cela implique que les besoins collectifs (santé, éducation, transition écologique) soient financés individuellement. Dans ce cas, les ménages pourraient payer moins d’impôts, mais leur niveau de vie global diminuerait car ils devraient assumer eux-mêmes des dépenses autrefois collectives. Le second modèle mise sur la mutualisation des ressources pour financer des services publics efficaces et moins coûteux. Par exemple, la santé et l’éducation sont plus performantes et moins chères lorsqu’elles sont gérées collectivement. Le choix entre ces deux modèles revient à décider si l’on privilégie la richesse individuelle ou la richesse collective. Ce débat dépasse la simple question budgétaire : il engage la vision de la société que la France souhaite construire.

