Comment rendre visible le recours à l’IA générative dans l’édition littéraire, ou le rôle du paratexte
L’autrice états-unienne Sara A. Noé a choisi de faire certifier son roman *Lab Rat* « sans IA » par l’Authors Guild, et l’affiche sur son blog.
Dans le monde de l'édition, l'intelligence artificielle (IA) est de plus en plus utilisée, principalement pour des tâches administratives comme la rédaction de courriels, la synthèse de documents ou la production de résumés. En France, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d'IA en 2025, contre 6 % deux ans plus tôt. Des outils comme Insight, développé par Veristage, permettent d'aller plus loin en enrichissant des métadonnées ou en préparant des argumentaires commerciaux. Ces usages restent souvent invisibles pour le public, car ils interviennent en coulisses. Cependant, lorsque l'IA est utilisée pour la création littéraire, elle devient un sujet de débat et de justification, comme le montre l'exemple de l'autrice états-unienne Sara A. Noé, qui a choisi de certifier son roman Lab Rat « sans IA » via l'Authors Guild.
Face à l'utilisation croissante de l'IA, plusieurs dispositifs de transparence se sont développés dans le milieu éditorial pour informer les lecteurs. Certains labels, comme « Création humaine » en France ou « Human Authored » aux États-Unis, certifient qu'un livre a été réalisé sans recours substantiel à l'IA. D'autres, au contraire, signalent explicitement la présence de l'IA dans le processus de création, comme le roman Si Rome n’avait pas chuté de Raphaël Doan, qui affiche un bandeau indiquant : « Le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle ». À l'inverse, des ouvrages comme Tokyo Sympathy Tower de Rie Kudan, qui a reconnu utiliser l'IA, ne mentionnent pas cet usage dans leur édition française. Ces stratégies montrent que la transparence ne se limite pas à la présence ou non d'une information, mais aussi à la manière dont elle est rendue visible.
Les éditeurs adoptent des approches variées pour rendre visible l'usage de l'IA. Par exemple, Librinova, une plateforme d'auto-édition, affiche un label « Création humaine » sur ses publications et son site, tandis qu'Amazon sur Kindle Direct Publishing (KDP) impose une déclaration obligatoire depuis 2023, sans que cette information soit toujours visible pour le lecteur au moment de l'achat. Ces différences soulignent l'absence d'un modèle unique de transparence. Les recherches montrent que la simple présence d'une mention relative à l'IA modifie les jugements des lecteurs sur l'authenticité, la créativité et parfois même leur intention d'achat. Ainsi, les informations autour du livre ne sont pas neutres : elles influencent la perception de l'œuvre.
Depuis le 2 août 2026, l'IA Act, le règlement européen sur l'IA, impose des obligations de transparence pour signaler les contenus générés ou manipulés par une IA, afin de limiter les risques de tromperie et de renforcer la confiance des utilisateurs. Bien que ces dispositions ne concernent pas spécifiquement le secteur du livre, elles s'inscrivent dans une dynamique plus large de normalisation des usages de l'IA. Les initiatives éditoriales actuelles, comme les labels ou les mentions en couverture, s'alignent sur cette volonté de transparence. Cependant, la question reste ouverte : une littérature créée en partie par une IA pourrait-elle attirer un nouveau lectorat, à l'image de certains jeux vidéo produits par des IA qui ont su séduire une partie du public ?
Cette évolution rappelle les travaux du théoricien *Gérard Genette* sur le *paratexte*, ces éléments qui entourent un livre et orientent son interprétation avant même la lecture du texte. Pour Genette, un livre commence avec son titre, sa couverture, sa préface ou sa quatrième de couverture. Aujourd'hui, les labels, bandeaux et mentions concernant l'IA pourraient devenir une nouvelle catégorie de paratexte. Les éditeurs ne se contentent pas d'ajouter une information : ils redéfinissent les médiations autour de l'œuvre. La question n'est plus seulement de savoir s'il faut signaler l'usage de l'IA, mais où et comment cette information doit être intégrée. Cela soulève également la possibilité de préciser l'identité de l'IA utilisée, à l'image des traducteurs, souvent nommés, contrairement aux correcteurs ou infographistes.

