Faire ses devoirs
À l’école comme ailleurs, le «moi» a gagné du terrain, jusqu’à faire oublier la collectivité..
Dans les écoles québécoises, il est courant que les enseignants ou éducateurs s’adressent à un groupe d’élèves en utilisant le pronom tu au lieu du vous, même pour désigner plusieurs personnes. Par exemple, une phrase comme « Nathan, Alice, Clara et Jacob, tu prends ton cerceau » peut être entendue. Ce phénomène, appelé tutoiement collectif, a été analysé par des linguistes comme Audrée-Anne Tremblay-Laprise, qui souligne dans un mémoire qu’il s’agit d’un usage considéré comme fautif dans le milieu scolaire québécois. Les professeurs interrogés expliquent souvent ce choix par la volonté de capter l’attention individuelle de chaque élève, en donnant l’impression que chacun est directement concerné par les consignes. Cependant, cette pratique interroge : peut-on vraiment renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe en s’adressant à chacun comme s’il était seul ?
La comédienne Zoé Ntumba, âgée de 26 ans et diplômée de l’École nationale de théâtre, utilise l’humour pour caricaturer les tics de langage et les travers des enseignants à travers des monologues diffusés sur les réseaux sociaux. Elle incarne différents personnages, comme une professeure de sciences qui multiplie les « Eille ! Eille ! » intimidants ou une professeure d’éducation physique qui s’étire en parlant. Ntumba confirme avoir remarqué le tutoiement collectif dans les écoles, qu’elle attribue à une habitude visant à rendre chaque élève plus réceptif aux consignes. Son approche met en lumière les petits détails du quotidien scolaire, souvent ignorés, tout en soulignant l’importance de l’observation fine pour comprendre les dynamiques éducatives.
L’article interroge l’impact du tutoiement collectif sur la perception de la collectivité à l’école. En s’adressant systématiquement à chaque élève comme à un individu isolé, les enseignants risquent de renforcer une vision centrée sur l’ego plutôt que sur le groupe. L’école, en tant qu’institution, a pourtant pour mission d’apprendre aux enfants à vivre ensemble et à comprendre leurs devoirs envers les autres, au-delà des murs de la classe. L’auteur souligne que cette tendance reflète peut-être une vision de l’école comme un service personnalisé, où chaque élève est traité comme un client, plutôt que comme un membre d’une communauté. Cette approche pourrait affaiblir le sentiment d’appartenance à un nous collectif.
L’article évoque l’affaire Thélyson Orélien, un auteur qui a remporté en 2014 le Prix du public de Radio-Canada pour une nouvelle plagiaire. Son texte reprenait mot pour mot des passages du livre Le Matin des magiciens, vendu à plus d’un million d’exemplaires en français. Orélien a justifié son acte en expliquant avoir dû choisir entre rendre un devoir et participer à un concours, ajoutant que « un concours reste un concours ». Son choix de tricher, bien qu’il ait été récompensé, a terni sa réputation et souligné les limites d’une logique où la fin (gagner) justifie les moyens. Cette anecdote illustre une vision individualiste de la réussite, où les devoirs envers la société ou l’éthique sont parfois relégués au second plan.
L’auteur rappelle que l’école ne doit pas se limiter à former des individus centrés sur eux-mêmes, mais aussi à leur apprendre à vivre en société. Il critique une vision où l’école serait réduite à un lieu de services personnalisés, où chaque élève serait un client à satisfaire. Pourtant, l’institution scolaire a pour mission de transmettre des valeurs comme la solidarité, le respect des autres et les *devoirs envers la communauté*. L’usage du tutoiement collectif, bien que motivé par une volonté de proximité, pourrait contribuer à cette dérive individualiste. L’auteur cite l’écrivain Dany Laferrière et son titre *« Autour de moi »*, pour illustrer cette tendance à tout ramener à soi, alors que la vie en société exige de penser au-delà de son propre intérêt.

