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La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ?

The Conversation France · mis à jour 6 août

L’ESSENTIEL La guerre civile soudanaise dépasse désormais le cadre national et s’inscrit dans un espace stratégique reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique. L’Arabie saoudite est un soutien affirmé de l’une des parties belligérantes : les Forces armées soudanaises (SAF).

Conflit soudanais élargi

La guerre civile au Soudan ne se limite plus à un affrontement interne entre les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF), menées par le général Mohamed Hamdan Daglo. Elle s’étend désormais à un espace stratégique reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique. Ce conflit influence et est influencé par les dynamiques régionales, notamment celles du Yémen voisin. Les enjeux dépassent les frontières nationales, car la stabilité de cette zone est cruciale pour le commerce maritime mondial : 12 % du trafic maritime mondial transite par la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb, une route essentielle pour l’approvisionnement énergétique et commercial du Golfe.

Rôle clé Arabie saoudite

L’Arabie saoudite soutient activement les SAF au Soudan, en raison de l’importance stratégique du pays pour ses intérêts. Le Soudan se situe sur la façade occidentale de la mer Rouge, une zone vitale pour la sécurité des routes commerciales reliant Bab el-Mandeb au canal de Suez. Cependant, cet engagement dépend des ressources disponibles et des priorités saoudiennes. Le budget saoudien pour 2026 prévoit des dépenses de 1 313 milliards de riyals (303 milliards d’euros) contre des recettes de 1 147 milliards de riyals (264,8 milliards d’euros), soit un déficit de 165 milliards de riyals (38 milliards d’euros, ou 3,3 % du PIB). Ces contraintes financières obligent Riyad à optimiser ses dépenses militaires, économiques et diplomatiques, y compris dans le dossier soudanais.

Menace houthiste immédiate

Les attaques des houthistes, un groupe rebelle yéménite soutenu par l’Iran, contre l’Arabie saoudite représentent une menace directe pour le territoire national et les infrastructures énergétiques saoudiennes. Ces attaques pourraient forcer Riyad à réallouer ses ressources militaires et financières vers sa propre protection, réduisant ainsi son soutien aux SAF au Soudan. Selon la théorie de l’équilibre des menaces développée par Stephen Walt, les États priorisent les dangers en fonction de leur proximité géographique, de leurs capacités offensives et de leurs intentions perçues. Les houthistes, capables de frapper le sol saoudien, constituent donc une priorité plus immédiate que le conflit soudanais, situé à distance.

Vision 2030 en jeu

Le plan Vision 2030, lancé en 2016 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, vise à diversifier l’économie saoudienne pour réduire sa dépendance au pétrole. Ce projet repose sur des investissements massifs dans des mégaprojets, la modernisation de l’État et la protection des infrastructures stratégiques. Une escalade durable des attaques houthistes menacerait la réalisation de ces objectifs, car elle mobiliserait des ressources normalement allouées à Vision 2030. Le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, finance une partie de ces projets. Ainsi, la gestion des menaces régionales devient un enjeu économique autant que sécuritaire pour Riyad.

Complexe régional sécurité

Les conflits au Yémen et au Soudan ne sont pas isolés : ils forment un complexe régional de sécurité où les dynamiques de l’un influencent l’autre. Une dégradation de la situation au Yémen accroît les besoins sécuritaires de l’Arabie saoudite, réduisant ses capacités à s’investir au Soudan. Inversement, l’instabilité soudanaise fragilise la sécurité maritime de la région, affectant les routes commerciales essentielles. Cette interdépendance oblige Riyad à adapter sa stratégie en fonction des arbitrages entre les menaces, sans pouvoir traiter chaque crise de manière indépendante.

Adaptation stratégique saoudite

Face à ces contraintes, l’Arabie saoudite ajuste progressivement sa doctrine stratégique. Depuis les années 2020, Riyad privilégie une logique de consolidation plutôt que de projection militaire systématique. Cela se traduit par une combinaison d’outils diplomatiques, économiques et institutionnels pour limiter les coûts des engagements extérieurs. Dans le dossier soudanais, cela pourrait signifier un soutien accru aux institutions étatiques, une médiation diplomatique et une coopération sécuritaire ciblée, plutôt qu’un engagement militaire direct. Cette approche vise à préserver les intérêts stratégiques du Royaume tout en réduisant les dépenses.

Scénarios futurs possibles

Trois trajectoires principales se dessinent pour l’engagement saoudien au Soudan. La première, la plus probable, prévoit une rationalisation progressive de cet engagement, avec un maintien de l’influence saoudite mais une priorité donnée aux instruments diplomatiques et institutionnels. La seconde trajectoire implique une intensification majeure des attaques houthistes, forçant Riyad à recentrer ses ressources sur sa propre protection et réduisant son soutien aux SAF. Enfin, un scénario de stabilisation régionale, avec une victoire totale des SAF, permettrait à l’Arabie saoudite de réinvestir davantage au Soudan, notamment dans la reconstruction institutionnelle, la sécurité maritime et le développement économique.

Ce que ça pourrait changer

La puissance des États au XXIe siècle ne se mesure plus uniquement à leur capacité à projeter des forces militaires, mais aussi à leur aptitude à hiérarchiser leurs priorités sans compromettre leurs objectifs à long terme. L’Arabie saoudite illustre cette transformation en adaptant ses engagements extérieurs pour éviter une *surextension stratégique*, comme le fait également la Turquie dans d’autres régions. La crédibilité d’un État repose désormais sur sa capacité à sélectionner ses batailles et à gérer les arbitrages entre ses différentes priorités, ce qui devient un indicateur central de puissance dans les conflits contemporains.

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