Anwar Shaikh nous a montré comment le capitalisme fonctionne réellement
Anwar Shaikh, l'un des plus grands économistes radicaux de notre temps, vient de mourir à l’âge de 80 ans. Professeur d’économie à la New School for Social Research, à New York, il n'a pas seulement élaboré une critique décapante des dogmes de la théorie économique orthodoxe.
Anwar Shaikh, économiste américain d'origine pakistanaise, est décédé en 2026 à l'âge de 80 ans. Professeur à la New School for Social Research à New York, il était considéré comme l'un des principaux économistes radicaux de son époque. Ses travaux ont permis de développer une critique approfondie des théories économiques dominantes, notamment celles de l'école néoclassique, et de proposer un cadre théorique alternatif inspiré de l'économie politique classique et des travaux de Karl Marx. Shaikh a publié près d'une centaine d'articles universitaires et plusieurs ouvrages majeurs, dont Capitalism: Competition, Conflict, Crises en 2016, un livre de près de 1 000 pages qui synthétise ses recherches sur le fonctionnement réel du capitalisme.
Dès 1974, Shaikh a attaqué les fondements de l'économie néoclassique, un courant dominant qui explique les mécanismes économiques à travers des modèles mathématiques idéalisés. Dans son article The Humbug Production Function (« La supercherie de la fonction de production »), il démontre que le modèle de Robert Solow, qui suggère que le capital et le travail sont rémunérés selon leur productivité marginale, repose en réalité sur une identité comptable et non sur une analyse empirique solide. Ce modèle, largement utilisé pour justifier les inégalités entre pays riches et pauvres, est selon Shaikh une construction théorique qui ignore les structures de pouvoir et l'exploitation du travail. Ses travaux ont révélé les limites de ces approches en montrant qu'elles ne reflètent pas la réalité du capitalisme.
Shaikh a proposé une théorie de la concurrence réelle, en opposition à la concurrence pure et parfaite des néoclassiques, qui décrit un marché idéalisé où les entreprises sont des preneurs de prix passifs. Pour lui, la concurrence est un processus dynamique et conflictuel, où les entreprises se livrent une guerre commerciale pour dominer les marchés. Les secteurs où les profits sont élevés attirent des investissements, ce qui augmente l'offre et fait baisser les prix, ramenant les profits à un niveau normal. Cette approche, inspirée de Marx, montre que le capitalisme est un système marqué par des luttes de pouvoir et des crises récurrentes, et non par un équilibre harmonieux.
Les travaux de Shaikh peuvent être divisés en quatre phases. La première (années 1970-1980) a consisté à critiquer les modèles néoclassiques et à reconstruire les concepts marxistes. La deuxième (années 1980-1990) a permis de développer une analyse macroéconomique et du commerce international, en mettant en lumière les asymétries entre pays riches et pauvres. La troisième phase (années 1990-2000) a porté sur l'analyse empirique des données économiques, montrant comment celles-ci sont souvent construites pour correspondre aux théories dominantes. Enfin, la quatrième phase (après 2016) a élargi l'application de sa théorie à des sujets comme les inégalités ou l'éconophysique.
Shaikh a souligné que les profits, dans l'économie capitaliste, ne sont pas simplement un revenu du capital, mais la différence entre les prix de vente et les coûts totaux de production. Il a critiqué la manière dont les données économiques officielles mesurent les profits et le capital, en montrant que ces mesures sont souvent biaisées pour correspondre aux modèles néoclassiques. Dans son ouvrage Measuring the Wealth of Nations (1994), coécrit avec Ahmet Tonak, il propose une méthode alternative pour analyser les comptes nationaux et comprendre les dynamiques réelles de l'économie. Ses travaux ont influencé les mouvements altermondialistes et les critiques des politiques économiques néolibérales.
Shaikh a développé une théorie des crises capitalistes en lien avec la dynamique des taux de profit. Selon lui, les crises économiques surviennent lorsque les profits baissent durablement, ce qui pousse les entreprises à réduire leurs investissements et à licencier. Ses travaux ont montré que ces crises ne sont pas des accidents, mais des manifestations des contradictions internes du capitalisme. Il a également analysé le rôle de la finance et des marchés boursiers dans l'amplification des crises, ainsi que les déséquilibres commerciaux entre pays riches et pauvres, qui reflètent les rapports de force dans l'économie mondiale.
L'œuvre de Shaikh a marqué l'économie politique en offrant un cadre théorique cohérent pour comprendre le capitalisme comme un système historique, marqué par des conflits et des crises. Ses contributions ont permis de dépasser les limites des approches néoclassiques et keynésiennes, en proposant une analyse fondée sur les données empiriques et les catégories marxistes. Bien que ses travaux s'adressaient initialement aux universitaires et aux militants, ils restent pertinents pour comprendre les mécanismes du capitalisme contemporain, notamment les inégalités, la mondialisation et les crises financières. Shaikh a ainsi fourni des outils pour repenser les alternatives au système économique dominant.

