La fin de mandat inédite d'un président devenu impuissant
Avec Emmanuel Macron, c'est la première fois, dans l'histoire politique française, qu'un président est frappé d'une telle impuissance politique en fin de mandat. Et selon l'historien Nicolas Roussellier, cette dévitalisation du pouvoir présidentiel est pleinement révélée par le mouvement lycéen..
Emmanuel Macron traverse une fin de second mandat qualifiée d'inédite et de crépusculaire par les observateurs politiques. Contrairement aux présidents précédents de la Cinquième République, il ne peut plus compter sur une majorité à l'Assemblée nationale ni sur un parti politique structuré pour le soutenir. Cette situation le place dans une position d'impotence politique, où ses moyens d'action, notamment sur le plan intérieur, sont fortement réduits. Le terme crépusculaire évoque ici un déclin progressif et visible du pouvoir présidentiel, marqué par une perte d'influence et de légitimité. Bien que Macron conserve une marge de manœuvre en politique étrangère, son affaiblissement intérieur est sans précédent sous la Ve République.
Selon Nicolas Roussellier, professeur d'histoire politique à Sciences Po et à l'École polytechnique, la fin de mandat d'un président est généralement difficile, car l'usure du pouvoir est inévitable. Plus un mandat approche de son terme, moins le président dispose de pouvoir d'attraction ou de capacité à prendre des décisions majeures. Cependant, la situation actuelle d'Emmanuel Macron est exceptionnelle : il ne peut plus s'appuyer sur un parti politique pour mobiliser l'opinion publique, comme l'avait fait le général de Gaulle en 1968 avec son appel du 30 mai. Son isolement politique est renforcé par l'éclatement de son camp, avec des figures comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal prenant leurs distances. Cette apesanteur politique le prive des relais nécessaires pour gouverner.
La perte de la majorité présidentielle à l'Assemblée nationale est un élément central de l'impuissance d'Emmanuel Macron. Sous la Cinquième République, un président disposait traditionnellement d'une majorité disciplinée pour faire adopter ses réformes, notamment le budget de l'État, souvent appelé majorité présidentielle par opposition à une majorité gouvernementale. Aujourd'hui, c'est le Premier ministre qui incarne l'acteur principal de la gestion des affaires intérieures, tandis que le président semble désengagé. Cette inversion des rôles, où le Premier ministre doit négocier une majorité fragile, est une situation inédite sous la Ve République. Le président n'a plus les outils pour piloter la politique intérieure.
La crise sociale déclenchée par le mouvement lycéen à partir de septembre 2024, et particulièrement visible lors des manifestations du 17 octobre, a révélé l'impotence d'Emmanuel Macron. Contrairement à des crises passées comme mai 1968 ou 1995, où les présidents de Gaulle et Chirac avaient encore une capacité de réponse politique, Macron apparaît aujourd'hui dépassé face à la contestation. Son allocution télévisée du dimanche 20 heures, traditionnellement un moment clé où le président dicte l'agenda politique, a été déléguée au Premier ministre. La gestion de la crise repose désormais sur une administration (préfets, maires, ministres) plutôt que sur une direction politique, illustrant un désengagement du sommet de l'État.
Le contexte budgétaire aggrave l'impuissance d'Emmanuel Macron. Bien que les revendications financières des lycéens (comme les 10 milliards d'euros évoqués) ne soient pas au cœur de leur mouvement, l'absence de marges budgétaires limite les possibilités d'action du gouvernement. Les mesures annoncées pour résoudre les problèmes financiers risquent d'être impopulaires, ce qui affaiblit davantage l'exécutif. Cette situation rappelle les difficultés rencontrées lors des crises précédentes, comme celle des Gilets jaunes en 2018, où des concessions financières avaient été accordées. Cependant, le contexte actuel est plus complexe, car le pouvoir politique ne peut plus compter sur des leviers d'action traditionnels pour apaiser les tensions.
Nicolas Roussellier souligne qu'il n'existe pas de période comparable sous la Cinquième République pour expliquer la fin de mandat d'Emmanuel Macron. Les présidents précédents bénéficiaient d'une force de gouverner, combinant leur charisme personnel et le soutien d'une majorité à l'Assemblée. Les fins de règne sous la monarchie de Juillet (comme celle de Louis-Philippe et Guizot) offrent une comparaison partielle, mais dans un contexte très différent (réforme du suffrage plutôt que questions sociales). Les autres fins de mandat sous la Ve République (Mitterrand, Chirac, Hollande) ont été difficiles, mais jamais dans un contexte d'éclatement aussi marqué des forces politiques et d'absence totale de majorité présidentielle.
La situation actuelle d'Emmanuel Macron met en lumière une évolution des institutions de la Cinquième République. Le président se recentre désormais sur la politique étrangère et militaire, tandis que le Premier ministre gère les affaires intérieures, comme dans un régime parlementaire classique. Cette répartition des rôles pourrait s'installer durablement, sans nécessiter de changement constitutionnel. Roussellier suggère que l'élection présidentielle pourrait à l'avenir se concentrer sur des enjeux internationaux, tandis que les législatives détermineraient la composition du gouvernement. Cette évolution permettrait de retrouver un pacte de confiance avec les électeurs, en clarifiant les responsabilités de chaque institution.
Emmanuel Macron est critiqué pour avoir incarné dès 2017 l'image d'un président *tout-puissant*, promettant des réformes ambitieuses. Cependant, les résultats mitigés et les contestations sociales ont révélé les limites de ce *présidentialisme* excessif. La défiance ne touche pas seulement le président, mais aussi les institutions et les partis politiques, qui peinent à mobiliser les citoyens. Le *quinquennat*, en raccourcissant la durée du mandat, accélère l'usure du pouvoir et limite la capacité de respiration démocratique. Cette situation interroge la pertinence d'un système où un seul homme concentre trop de responsabilités, sans pouvoir les assumer pleinement.

