Comment le mythe autour de Robert Capa s'est-il forgé ?
Considéré comme le père de la photographie de guerre, Robert Capa a capturé l'histoire, du Débarquement en Normandie à la guerre d'Espagne. Mais cette figure légendaire repose sur un mythe conçu à deux : derrière ce pseudonyme se cache la photographe Gerda Taro, amante et alliée..
Robert Capa est aujourd'hui considéré comme le père de la photographie de guerre, célèbre pour ses images emblématiques du Débarquement en Normandie en 1944, de la guerre d'Espagne (1936-1939) et de la guerre d'Indochine. Son nom évoque des clichés intenses comme Mort d'un milicien, montrant un soldat républicain espagnol s'effondrant sous les balles, ou les Onze Magnifiques, une poignée de photos floues prises à Omaha Beach. Ces images, devenues des symboles, ont contribué à forger sa réputation comme photographe intrépide, toujours au plus près de l'action. Pourtant, cette figure légendaire repose en partie sur un mythe, comme l'explique l'exposition du musée de la Libération de Paris, jusqu'au 20 décembre 2026, en collaboration avec l'agence Magnum.
Avant de s'appeler Robert Capa, l'homme s'appelait Endre Friedmann, né en 1913 à Budapest dans une famille juive. En 1933, fuyant l'arrivée d'Hitler au pouvoir, il se réfugie à Paris, où il rencontre Gerda Pohorylle, une réfugiée allemande elle aussi. Ensemble, ils inventent un photographe américain fictif, riche et séduisant, pour contourner les réticences des rédactions parisiennes face à un nom étranger. Ainsi naissent les pseudonymes Robert Capa pour Endre Friedmann et Gerda Taro pour Gerda Pohorylle. Sylvie Zaidman, commissaire de l'exposition, souligne que ce choix visait à créer un nom « qui claque », facile à retenir et à vendre. Leur collaboration marque le début d'une légende, où les deux photographes travailleront souvent en tandem.
En 1936, Capa et Taro partent couvrir la guerre civile espagnole, un conflit opposant les républicains, soutenus par les communistes et les anarchistes, aux nationalistes de Franco. C'est lors de ce reportage que Capa réalise Mort d'un milicien, une photo devenue iconique. Cependant, cette image est aussi au cœur d'une polémique. Son lieu exact de prise de vue reste incertain, et des chercheurs espagnols ont noté des incohérences entre le terrain identifié et le récit de Capa. De plus, une deuxième photographie semble prise au même moment et sous le même angle, ce qui soulève des questions sur l'authenticité du cliché. Malgré ces doutes, l'image reste un symbole de la photographie de guerre et un pilier du mythe Capa.
Gerda Taro, compagne de Capa, était une photojournaliste talentueuse et indépendante. En 1937, elle décide de couvrir seule la guerre d'Espagne et meurt tragiquement le 26 juillet 1937, à 26 ans, écrasée par un char lors de la bataille de Brunete. Sa disparition marque aussi le début de l'effacement progressif de son travail. En 1938, Capa publie Death in the Making, un livre-hommage où les photos des deux photographes sont souvent attribuées à lui seul. Dans les agences, les tirages initialement signés Gerda Taro sont recouverts de la mention photo Robert Capa, effaçant peu à peu sa mémoire. Il faudra attendre 2007 pour que son travail soit réhabilité, grâce à la découverte d'une valise contenant près de 4 500 négatifs de la guerre d'Espagne, permettant de distinguer ses clichés de ceux de Capa.
Le 6 juin 1944, lors du Débarquement en Normandie, Capa débarque avec la première vague d'assaut américaine à Omaha Beach. La légende raconte qu'il aurait pris 106 photos sous les balles, restant des heures sur la plage. En réalité, selon Sylvie Zaidman, il serait resté environ vingt minutes, un exploit déjà remarquable. Sur les rouleaux de pellicule, seuls une dizaine d'images exploitables sont retrouvées, surnommées les Onze Magnifiques. Une version attribue leur perte à un accident de laboratoire, où un technicien aurait fait fondre les négatifs en les séchant trop vite. Cependant, des chercheurs et un ancien rédacteur en chef du magazine Life remettent en cause cette histoire, suggérant que Capa n'aurait pris que quelques clichés avant de quitter la plage. Le récit de l'accident aurait surtout servi à renforcer la légende du photographe héroïque.
En 1947, Capa fonde à Paris l'agence Magnum Photos avec Henri Cartier-Bresson, David Seymour (dit Chim) et George Rodger. Cette initiative naît d'une expérience amère : un reportage de Capa sur la Bourse de Paris, invendu en France, avait été récupéré par un journal illustré du parti nazi et détourné à des fins de propagande antisémite. Capa, furieux de perdre le contrôle de ses images, veut créer une structure où les photographes gardent la maîtrise totale de leurs reportages, de la prise de vue à la diffusion. Magnum devient ainsi un modèle pour le photojournalisme indépendant, permettant aux photographes de vendre leurs images directement aux médias et de conserver leurs droits.
Capa continue de couvrir les conflits majeurs après la Seconde Guerre mondiale, comme la guerre israélo-arabe de 1948 et la guerre d'Indochine. Le 25 mai 1954, alors qu'il accompagne des troupes françaises au Vietnam, il prend sa dernière photographie avant de marcher sur une mine. Il meurt de ses blessures le jour même, à 40 ans. Sa mort, survenue en reportage au plus près de l'action, renforce encore le mythe du photographe intrépide, toujours au cœur de l'événement. Cette fin tragique, sur le front, achève de construire l'image d'un homme prêt à tout pour capturer l'histoire, une légende qui perdure depuis plus de 70 ans.

