Dominique Méda : « L’insatisfaction envers le travail ne cesse d’augmenter en France, surtout chez les jeunes »
Des salariés qui doutent de tenir jusqu'à la retraite, une perte de sens largement ressentie, des jeunes désabusés… Selon la sociologue Dominique Méda, il faut redonner la parole et du pouvoir à celles et ceux qui travaillent..
En France, l’insatisfaction des salariés envers leur travail s’aggrave, notamment chez les jeunes. Selon les données de la Dares, une enquête officielle qui suit les conditions de travail depuis 1978, 41 % des salariés en 2023 déclarent ne pas pouvoir tenir leur emploi jusqu’à la retraite, contre 37 % en 2019. Cette dégradation touche tous les niveaux hiérarchiques : 39 % des employés et ouvriers, et 32 % des cadres. Les causes incluent l’intensification de la compétition internationale, l’accélération des nouvelles technologies et un management axé sur les chiffres. La France se distingue aussi par un taux élevé d’accidents du travail, notamment chez les jeunes, ce qui souligne l’urgence de la situation.
Les jeunes Français figurent parmi les plus insatisfaits de leurs emplois en Europe, derrière la Hongrie et la Pologne. Cette insatisfaction s’explique par un système très hiérarchisé dans les entreprises françaises, où les salariés sont peu consultés. Les jeunes subissent des conditions de travail plus difficiles que leurs aînés : moins d’autonomie, plus d’insécurité professionnelle et des contraintes physiques accrues (port de charges lourdes, postures pénibles, déplacements fréquents). En 2021, une enquête européenne sur 71 000 actifs dans 36 pays confirme que les jeunes Français sont plus exposés à ces difficultés. Résultat, 36 % des jeunes souhaitent se réorienter six ans après leurs études, souvent pour chercher un travail plus épanouissant ou mieux rémunéré.
L’augmentation du niveau de diplôme en France est un progrès majeur : 53 % des 25-34 ans sont diplômés de l’enseignement supérieur. Cependant, les jeunes arrivent sur le marché du travail avec des attentes élevées : un emploi intéressant, utile et bien rémunéré. Or, les postes correspondant à ces critères sont rares. Les jeunes diplômés subissent un taux de chômage trois fois supérieur à la moyenne nationale, enchaînent des stages souvent mal payés et des contrats précaires (CDD). Par ailleurs, le mépris persistant pour l’enseignement professionnel en France limite les opportunités pour ceux qui souhaiteraient un contact plus précoce avec le monde du travail.
L’intelligence artificielle (IA) transforme déjà certains métiers en automatisant les tâches les plus simples et répétitives, comme la traduction, la comptabilité ou le travail administratif. Les jeunes sont particulièrement touchés, car ils occupent souvent ces postes en début de carrière pour apprendre leur métier. Bien qu’il n’y ait pas encore de baisse massive de l’emploi, l’IA menace la fonction d’apprentissage de ces premiers emplois. Certains, comme Elon Musk ou Sam Altman, prédisent une réduction drastique du temps de travail grâce à l’IA, voire une société où le travail ne serait plus obligatoire. Cependant, Dominique Méda met en garde contre ces scénarios, soulignant que l’IA ne remplacera pas tous les emplois et que son contrôle doit être encadré pour éviter une concentration excessive du pouvoir entre les mains de quelques entreprises.
Dominique Méda, sociologue et économiste, souligne que les milliards nécessaires pour améliorer les conditions de travail et investir dans les services publics, la transition écologique ou l’IA existent. Elle propose des réformes pour réallouer ces fonds de manière efficace. Par exemple, elle évoque la nécessité de démocratiser l’entreprise, en donnant plus de pouvoir aux salariés dans la gouvernance. Elle insiste aussi sur l’urgence de la reconversion écologique, qui nécessitera davantage de travail humain, notamment dans une agriculture moins mécanisée et moins dépendante des pesticides. Selon une étude du Bureau d’analyse sociétale d’intérêt collectif (Basic), le système alimentaire français actuel coûte au moins 19 milliards d’euros par an en impacts négatifs compensés par l’État.
La France a tenté à plusieurs reprises de démocratiser l’entreprise, notamment avec le rapport Bloch-Lainé en 1963 et le rapport Sudreau en 1975, qui proposaient d’associer les salariés à la gouvernance. Cependant, ces initiatives ont été bloquées par le patronat, qui défend le principe selon lequel le pouvoir dans l’entreprise découle de la propriété du capital. Aujourd’hui, les entreprises françaises restent très hiérarchisées, avec des salariés moins consultés que dans d’autres pays européens. Dominique Méda plaide pour une démocratisation généralisée de l’économie, incluant un contrôle accru des pouvoirs publics sur les entreprises, notamment celles qui développent des technologies comme l’IA, afin d’éviter une concentration excessive du pouvoir économique.

