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Philosophie

La fin de la transition énergétique

La Vie des Idées · mis à jour il y a 17 j

Usons-nous des bons termes pour décrire le changement climatique ? On peut en douter, car la crise environnementale que nous traversons est tout autant géopolitique et économique..

Nouveau concept

Les auteurs Stefan C. Aykut et Amy Dahan proposent le terme de «mutation climatique» pour décrire une situation où le changement climatique, les politiques mises en place pour y répondre et les transformations du monde s’influencent mutuellement. Ce concept dépasse la notion traditionnelle de «transition énergétique», qui suggère un simple remplacement des énergies fossiles par des énergies propres. La mutation climatique intègre des dimensions géopolitiques, économiques, sociales et démocratiques, révélant ainsi l’ampleur des bouleversements actuels. Selon les auteurs, cette mutation marque la fin d’un modèle où la science, le multilatéralisme et la coopération internationale semblaient suffisants pour gérer les crises.

Échec des modèles

Depuis les années 1990, la gouvernance climatique a évolué. Après l’échec des négociations de Kyoto (1997) et de Copenhague (2009), l’accord de Paris (2015) a privilégié une approche volontaire, reposant sur l’innovation, les marchés et la mobilisation des entreprises plutôt que sur des contraintes imposées aux États. Cependant, ce modèle montre ses limites : la promesse d’une transition technologique indolore a sous-estimé les conflits distributifs et les rapports de force liés à la décarbonation. Les auteurs soulignent que cette approche a conduit à une «obésité de la gouvernance», où les négociations climatiques se sont élargies sans jamais affronter directement les structures énergétiques et économiques responsables du réchauffement.

Inégalités et climat

La question climatique ne se limite plus à un conflit entre pays du Nord et du Sud. En 1990, les inégalités d’émissions mondiales étaient principalement dues aux écarts entre pays. Aujourd’hui, elles s’expliquent surtout par les disparités au sein même des sociétés. Les auteurs s’appuient sur le World Inequality Report pour montrer que les modes de vie, les patrimoines et les classes sociales jouent un rôle central dans les émissions de gaz à effet de serre. Cette évolution remet en cause l’idée d’un partage simple des responsabilités et met en lumière les inégalités internes aux pays, y compris en Europe.

Technologies illusoires

Les auteurs critiquent les promesses technologiques souvent avancées pour résoudre la crise climatique, comme le captage et le stockage du carbone, le «charbon propre» ou la géo-ingénierie. Ils les comparent à des créatures mythologiques (licornes, chimères, hydres) pour illustrer leur caractère à la fois omniprésent dans les discours et quasi inexistant dans la réalité. Ces technologies, dont le déploiement à grande échelle reste incertain, sont présentées comme des solutions illusoires qui masquent l’absence de véritables transformations structurelles. Les auteurs remettent ainsi en question la capacité des politiques climatiques à éviter des ruptures majeures.

Géopolitique du climat

La guerre en Ukraine, les tensions entre la Chine et les États-Unis, et les politiques industrielles vertes montrent que la décarbonation n’est pas un processus autonome. Elle redistribue les rapports de force entre États et recompose les interdépendances mondiales. Par exemple, la Chine, premier consommateur mondial de charbon, est aussi le leader des énergies renouvelables, avec 277 gigawatts de nouvelles capacités solaires installées en 2024, soit plus que le reste du monde. Les auteurs analysent ces dynamiques pour illustrer comment la géopolitique s’immisce dans la question climatique, rendant les solutions encore plus complexes.

Europe en laboratoire

Les auteurs accordent une place centrale à l’Europe dans leur analyse, la présentant comme un «laboratoire politique de la mutation climatique». Le Pacte vert européen, qui vise la neutralité carbone d’ici 2050, est salué pour avoir intégré la transition écologique dans une stratégie industrielle et réglementaire cohérente. Cependant, les auteurs soulignent des risques de relâchement des efforts, comme l’assouplissement en 2025 de l’interdiction de vendre des véhicules thermiques prévue pour 2035. Ils critiquent aussi le manque de dimension sociale du Pacte vert, qui risque de transformer la question climatique en un enjeu de «guerre culturelle» et d’alimenter un green backlash (réaction hostile aux politiques écologiques).

Démocratie en crise

La mutation climatique met à l’épreuve la capacité des démocraties libérales à se réinventer. Les auteurs s’interrogent : ces systèmes, nés à l’ère des énergies fossiles, peuvent-ils survivre à la transition écologique sans recourir aux énergies fossiles, sans externaliser les coûts environnementaux et sans s’appuyer sur la protection militaire des États-Unis ? Ils proposent l’hypothèse d’un «Pacte vert mondial», où l’Europe pourrait jouer un rôle clé en articulant coopération, exigences sociales et écologiques, ainsi qu’un accès conditionné à son marché. Cette réflexion dépasse la seule question climatique pour interroger la capacité des sociétés modernes à gouverner leur propre devenir.

Crise de l’imaginaire

Les auteurs décrivent la mutation climatique comme une «crise de l’imaginaire», révélant l’incapacité des sociétés modernes à projeter un avenir autre que celui marqué par des crises systémiques. Ils soulignent que le futur n’est plus un espace ouvert à la construction, mais un horizon déjà partiellement engagé par les choix passés. Cette situation crée une exigence accrue de réflexivité : comment agir sur les conséquences de nos propres actions ? Les auteurs insistent sur le rôle de la démocratie, dont la capacité à organiser une action collective à long terme et à arbitrer les conflits est mise à l’épreuve. Ils citent Ulrich Beck et Bruno Latour pour illustrer cette rupture dans le rapport moderne au futur.

Verrous et engrenages

Les auteurs identifient plusieurs «verrous» qui bloquent la mutation climatique : l’inertie des systèmes technologiques et économiques, la faiblesse de la gouvernance mondiale, la dépendance politique à la croissance et aux énergies fossiles, ainsi que la souveraineté du consommateur. À ces verrous s’ajoutent des «engrenages» qui renforcent les blocages, comme les conflits géopolitiques, les inégalités, les réactions hostiles ou la polarisation. Ces mécanismes créent une boucle de rétroaction où les effets politiques et sociaux de la transformation reviennent comme un boomerang, mettant les systèmes politiques sous stress. Les auteurs concluent que réduire la mutation à une simple décarbonation technique est une illusion, car les effets secondaires (fractures sociales, attaques contre la science) finissent toujours par ressurgir.

Ce que ça pourrait changer

Bien que la notion de mutation climatique offre une vision intégrée des bouleversements contemporains, elle soulève des questions sur sa pertinence. Le climat en est-il la cause centrale, un accélérateur ou simplement un prisme pour relire les transformations ? Les auteurs reconnaissent que cette notion est plus *heuristique* (utile pour explorer des liens) que véritablement *explicative* (capable d’établir des chaînes causales précises). De plus, leur analyse, centrée sur l’Europe, peut être questionnée : d’autres régions du monde n’ont pas partagé la même vision d’un ordre post-guerre froide fondé sur le multilatéralisme et les marchés. La mutation climatique invite ainsi à repenser le rapport des sociétés à leur propre histoire, mais son cadre conceptuel reste à affiner.

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