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Culture

"Nous aussi" d'Anne Godard : la force du "on"

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 12 j

Grand livre de cette rentrée littéraire, "Nous aussi" corrode en courts chapitres incisifs la mécanique bien huilée de la famille bourgeoise. Un nouveau livre sur le secret familial et la violence sexuelle qui se distingue par sa radicalité et la beauté de son écriture..

Présentation du livre

Le roman Nous aussi d’Anne Godard, publié en septembre 2026 aux éditions Actes Sud, est présenté comme un sérieux candidat au prix Goncourt. Ce livre, court mais percutant, explore la dynamique d’une famille issue de la grande bourgeoisie parisienne, en particulier à travers le prisme de l’inceste. L’autrice adopte une narration originale en utilisant systématiquement le pronom on au lieu du je ou du nous, une technique qui brouille les frontières entre l’individuel et le collectif. Ce choix stylistique reflète la confusion et l’opacité qui règnent au sein de cette famille, où les non-dits et les violences sont systématiquement tus. Le récit, largement autobiographique, s’articule autour d’une chronologie qui suit la croissance des enfants, révélant progressivement les dysfonctionnements et les traumatismes enfouis.

Structure familiale

Le livre dépeint une famille bourgeoise parisienne du 5ᵉ arrondissement, vivant dans un immeuble cossu et marquée par des traditions rigides. Les enfants y portent les prénoms des ancêtres, portent les vêtements usagés des cousins, et sont élevés dans le respect strict des codes sociaux, comme ne pas mettre les coudes sur la table ou saluer la voisine malgré le mépris ressenti. Les vacances se passent dans une maison de vacances surnommée le Château, où jusqu’à dix personnes dorment dans des draps de lin siglés. Les activités estivales incluent des jeux dans la campagne, tandis que les blessures sont minimisées. La famille privilégie des auteurs classiques comme Stendhal au détriment de Flaubert, et respecte des rituels comme la messe dominicale ou l’inscription au lycée Henri-IV. Cette structure, à la fois protectrice et étouffante, reproduit des schémas de domination et de silence, où l’identité individuelle s’efface au profit de l’appartenance au clan.

Thèmes centraux

Plusieurs thèmes majeurs traversent le roman. D’abord, la distinction au sens sociologique du terme, c’est-à-dire l’ensemble des pratiques, goûts et comportements qui distinguent une classe sociale supérieure et lui confèrent une supériorité morale et intellectuelle perçue comme naturelle. Ensuite, la violence sexuelle, notamment l’inceste, qui est évoqué sans être nommé explicitement jusqu’à ce que le récit atteigne son paroxysme. Le livre aborde aussi l’étouffement progressif des individus au sein de ce milieu, où les enfants, puis les adolescents, tentent de s’affirmer ou, au contraire, reproduisent les mêmes schémas. Un événement tragique, le suicide d’un fils par la fenêtre, marque un tournant dans la prise de conscience du malaise familial. Enfin, le roman interroge la transmission des traumatismes et la difficulté de briser les cycles de silence et de honte.

Le pronom on

Le choix du pronom on par Anne Godard est un procédé stylistique central. En français, on peut désigner le nous dans un registre familier, un groupe indéterminé de personnes, ou une personne non spécifiée. Dans Nous aussi, ce mot sert à brouiller les pistes : il peut désigner l’autrice seule, l’ensemble des enfants, ou le milieu social tout entier. Cette indétermination reflète la confusion qui règne dans la famille, où les frontières entre les individus et les générations s’estompent. Le on devient ainsi un outil littéraire pour évoquer l’effacement des identités individuelles au profit d’un collectif oppressant. Ce procédé permet aussi de suggérer l’omerta qui entoure les violences sexuelles, où les responsabilités sont diluées et les victimes isolées.

Ce que ça pourrait changer

Le roman s’inscrit dans un contexte littéraire récent marqué par une libération de la parole autour de l’inceste, notamment à travers des œuvres comme celles d’Anne Godard. L’autrice, dont le dernier livre datait de 2017, propose ici une réflexion à la fois personnelle et sociologique. Le livre mêle en effet le récit autobiographique et une analyse des mécanismes de la bourgeoisie, en s’appuyant sur des éléments concrets comme les prénoms, les vêtements, ou les rituels familiaux. Cette double ambition – littéraire et sociologique – est soulignée par la structure du récit, qui progresse à mesure que les enfants grandissent et que les non-dits deviennent insoutenables. Le titre *Nous aussi* renvoie à cette idée d’une souffrance partagée, mais aussi à l’unité forcée d’un groupe où l’individu est souvent sacrifié.

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