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Culture

La mythologie chinoise 9/10 : Les Routes de la Soie

France Culture - Savoirs · mis à jour il y a 21 j

Comment une invention européenne du XIXᵉ siècle est-elle devenue un puissant outil géopolitique chinois deux siècles plus tard, et quelle réalité économique et stratégique recouvre-t-elle aujourd'hui ?.

Origine coloniale

L’expression Routes de la Soie a été inventée en 1877 par le géographe allemand Ferdinand von Richthofen. À l’origine, ce terme servait à décrire les échanges commerciaux entre l’Orient et l’Occident, mais il s’agissait d’un concept colonial, forgé pour étudier et cartographier ces routes. En 2013, le président chinois Xi Jinping a réutilisé cette expression pour en faire un symbole de la puissance économique et géopolitique de la Chine contemporaine, sous le nom de Yīdài yìlù (一带一路), ou Belt and Road Initiative (BRI) en anglais. Ce projet vise à renforcer les liens de la Chine avec plus de 150 pays, représentant environ 70 % de la population mondiale.

La soie, monnaie chinoise

Contrairement à l’image populaire, la soie n’était pas une marchandise d’échange pour les Chinois, mais une monnaie d’État. Les fonctionnaires étaient payés en rouleaux de soie, et ce tissu servait aussi à acheter la paix avec les peuples nomades voisins, comme les Xiongnu, qui menaçaient la Chine. Selon Frantz Grenet, professeur au Collège de France, la soie était donc un outil de diplomatie et de contrôle territorial bien avant d’être un produit commercial. Les registres douaniers sogdiens montrent que les échanges portaient surtout sur d’autres marchandises, comme la vaisselle métallique précieuse, le musc ou le santal, bien plus que sur la soie.

Des routes fragmentées

L’idée d’une Route de la Soie unique et continue est un mythe. En réalité, il s’agissait d’un ensemble de tronçons commerciaux reliés entre eux, parcourus par des caravanes ou des marchands, mais rarement par un seul voyageur de bout en bout. Les échanges étaient organisés en segments, avec des haltes dans des oasis comme Dunhuang ou des villes caravanières. Les missions diplomatiques chinoises, comme celles de Zhang Qian sous l’empereur Han Wudi (IIᵉ siècle avant notre ère), ont permis d’ouvrir ces routes en établissant des contacts avec les régions occidentales, mais sans créer une voie unique et continue.

Marco Polo et Zheng He

Avant Marco Polo, d’autres voyageurs européens comme Guillaume de Rubrouck ou Jean de Plan Carpin avaient déjà atteint la cour des Mongols à Karakorum. Un moine nestorien, Rabban Bar Sawma, a même voyagé de la Chine de Kubilai Khan jusqu’en Europe, rencontrant des rois comme Édouard Ier d’Angleterre. Marco Polo, dont le Livre des merveilles a été largement illustré et embelli, a inspiré des générations de voyageurs, dont Christophe Colomb. Xi Jinping a intégré trois figures dans sa mythologie des Nouvelles Routes de la Soie : Marco Polo, Ibn Battûta (voyageur marocain) et Zheng He, un amiral chinois du XVᵉ siècle dont les expéditions, selon Xi Jinping, visaient à « tisser des liens » sans conquérir, en offrant des cadeaux jusqu’au Mozambique.

Un projet économique colossal

Le projet Belt and Road Initiative (BRI), lancé en 2013, représente un investissement d’environ 1 400 milliards de dollars dans des infrastructures (routes, ports, chemins de fer) et des accords commerciaux avec plus de 150 pays. Selon Marie Hellequin, ce projet mobilise près de 70 % de la population mondiale. Emmanuel Lincot, spécialiste de la Chine, souligne que ce projet rappelle la stratégie du premier empereur chinois, Qin Shi Huang, qui unifia la Chine par la force et construisit des routes pour contrôler les richesses, comme le Sichuan. La BRI est donc à la fois une initiative économique et une manœuvre géopolitique pour étendre l’influence chinoise.

La cybersurveillance chinoise

Derrière le discours culturel et historique des Nouvelles Routes de la Soie se cache une dimension politique et technologique. Emmanuel Lincot évoque l’exportation par la Chine de modèles de cybersurveillance, comme celui vendu à l’Iran, qui aurait contribué à maintenir le régime en place en empêchant les révoltes populaires. Il qualifie le régime chinois de « cybercrature », une dictature inédite, selon lui, même pour George Orwell. Ce volet numérique des Routes de la Soie vise à contrôler les flux d’informations et à renforcer l’influence chinoise dans le monde, notamment dans les pays partenaires.

Ce que ça pourrait changer

La Chine utilise les Nouvelles Routes de la Soie pour **réécrire son histoire** et effacer ce qu’elle appelle *« le siècle des humiliations »*, période où elle a subi des ingérences étrangères entre le XIXᵉ et le XXᵉ siècle. Des expositions, comme celle de Londres en 2025 ou celle sur le Gandhara au Pakistan en 2023, visent à rappeler la puissance historique de la Chine et à promouvoir un narratif alternatif. **Emmanuel Lincot** conseille aux pays européens de s’inspirer de cette capacité chinoise à réécrire une histoire universelle, en proposant leur propre vision des échanges mondiaux. Ce récit sert aussi à légitimer les ambitions économiques et politiques de Pékin.

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