Se faire attacher pour résister aux Sirènes : ce que le choix d’Ulysse révèle du droit
Ulysse et les Sirènes, John William Waterhouse, 1891. Wkipédia Vous n’aviez jamais vu Ulysse sous cet angle.
Dans le chant XII de L'Odyssée d'Homère, Ulysse affronte les Sirènes, des créatures dont le chant attire irrésistiblement les marins vers leur perte. Prévenu par la magicienne Circé, Ulysse sait qu'il sera tenté de céder à leur appel. Pour éviter le naufrage, il met en place une stratégie : il bouche les oreilles de ses marins avec de la cire et se fait attacher au mât de son navire. Il ordonne à son équipage de l'ignorer même s'il les supplie de le détacher une fois les Sirènes entendues. Cette scène illustre un mécanisme où un individu restreint sa liberté future pour éviter une décision irréfléchie. Ulysse accepte une contrainte immédiate (être ligoté) pour éviter un danger bien plus grave (le naufrage). Ce récit antique devient une métaphore moderne de la prise de décision sous contrainte.
Le philosophe norvégien Jon Elster, dans son livre Ulysse et les Sirènes (1979), analyse cette scène comme un exemple de rationalité imparfaite. Selon lui, les humains ne sont pas parfaitement rationnels, mais ils peuvent anticiper leurs propres faiblesses et agir en conséquence. Ulysse incarne cette idée : il sait qu'il cédera à la tentation des Sirènes et se lie donc pour neutraliser son moi futur. Elster applique cette logique à des situations contemporaines, comme un fumeur qui jette ses cigarettes pour éviter de fumer, ou un épargnant qui bloque son argent sur un compte inaccessible pour ne pas le dépenser. Ces exemples montrent comment des individus limitent volontairement leurs choix futurs pour éviter des conséquences négatives.
Le droit fonctionne selon le même principe que la stratégie d'Ulysse : il s'agit de préengagement, où un individu ou une institution renonce à une partie de sa liberté future pour éviter des décisions nuisibles. Le contrat est l'exemple le plus pur de ce mécanisme. En signant un contrat, une partie renonce à son droit de changer d'avis, garantissant ainsi l'exécution de l'accord même si elle le regrette plus tard. De même, un État qui ratifie un traité (comme la Convention de Montreux en 1936 ou la Convention des Nations unies sur le droit de la mer) renonce à des marges de manœuvre futures pour éviter des tentations ultérieures. Une constitution rigide, comme celle de l'Allemagne avec sa clause d'éternité (1949), illustre aussi ce principe : elle protège des principes fondamentaux contre les passions des majorités futures.
Parfois, la corde qui lie n'est pas tenue par l'individu lui-même, mais par un tiers indépendant. Par exemple, un Conseil constitutionnel peut être chargé de censurer les lois pour empêcher les majorités politiques de modifier des principes fondamentaux. Une banque centrale indépendante, comme la Banque centrale européenne, peut aussi jouer ce rôle en résistant aux demandes de création monétaire excessive pour éviter l'inflation. Ces institutions sont conçues pour être sourdes aux supplications ou aux pressions politiques, agissant comme l'équipage d'Ulysse qui ignore ses cris. Leur indépendance n'est pas une anomalie, mais une condition pour garantir la stabilité des engagements pris.
Jon Elster a nuancé sa métaphore dans Ulysses Unbound (2000), soulignant une différence majeure : Ulysse se lie lui-même, tandis qu'une assemblée constituante lie surtout les générations futures, qui n'ont pas consenti à ces contraintes. Cette objection interroge la légitimité des engagements pris par des générations passées pour celles à venir. Le droit répond à cette critique par une fiction juridique : la continuité de l'État. Par exemple, la France de 2026 est considérée comme la même personne juridique que celle de 1958, ce qui permet de maintenir des engagements malgré les changements de génération. Cette fiction permet au droit de fonctionner comme un pari sur la persistance d'un nous à travers le temps.
Le droit ne sert pas uniquement à protéger les individus de leurs propres passions, mais aussi à leur permettre de prendre des risques de manière calculée. Par exemple, l'assurance maritime n'existe pas pour empêcher les hommes de naviguer, mais pour qu'ils osent le faire en limitant les pertes financières en cas de naufrage. De même, le contrat permet des échanges entre inconnus en garantissant l'exécution des promesses. La corde qui lie Ulysse n'est pas une entrave à sa liberté, mais une condition pour qu'il puisse entendre le chant des Sirènes sans en mourir. Ainsi, le droit et la stratégie d'Ulysse révèlent une vision où la contrainte devient un outil de liberté, permettant d'explorer des possibilités autrement inaccessibles.

