Microclimats 6 : L’esprit des nuages
Au Japon comme en Chine, le climat n'est pas un décor mais un langage : éclosion de lotus, front de floraison des cerisiers, brouillard d'automne correspondent à des mots précis. Ce sixième volet de "Microclimats" écoute comment les saisons façonnent la poésie, la politesse et la pensée du monde..
L’émission Les Nuits de France Culture propose un voyage sonore à travers des archives sélectionnées et éditées par la radio publique française. Elle couvre une grande variété de domaines comme l’histoire, la littérature, la philosophie, le cinéma, le théâtre, la musique, la chanson, la peinture, la photographie, ainsi que des grands récits. Ces archives, accessibles via des podcasts, permettent d’explorer des savoirs et des connaissances à travers des formats audio. Le sixième volet de la série Microclimats, intitulé L’esprit des nuages, en fait partie et a été diffusé pour la première fois le 10 août 1997. Cette émission est réalisée par Renée Elkaïm Bollinger et Jean Couturier, avec des contributions de spécialistes comme Augustin Berque, François Jullien et Yoshiho Nakano.
Au Japon et en Chine, le climat n’est pas perçu comme un simple décor naturel, mais comme un langage porteur de sens. Les phénomènes météorologiques et saisonniers, comme l’éclosion des lotus, le front de floraison des cerisiers ou le brouillard d’automne, sont associés à des mots précis dans la culture locale. Ces correspondances entre nature et langage influencent la poésie, la politesse et même la pensée. Par exemple, le haïku, un poème court japonais, capture souvent une ambiance plutôt qu’une description précise. Le géographe Augustin Berque, ancien directeur de la Maison franco-japonaise de Tokyo, explique comment les saisons japonaises sont marquées par des événements comme le déplacement du front de floraison des cerisiers, un phénomène qui remonte l’archipel du sud au nord.
Le Japon possède un calendrier poétique composé de cinq saisons, et non quatre comme dans le calendrier occidental. Ce système inclut les quatre saisons traditionnelles, mais ajoute le Nouvel An comme une saison à part entière. Les saijiki, qui sont des répertoires de mots de saison utilisés dans les haïkus, sont organisés en cinq volumes correspondant à ces cinq saisons. Chaque phénomène naturel ou météorologique possède son propre mot et son usage dans la poésie. Par exemple, en mai, le vent parfumé est associé à des bannières-carpes qui gonflent dans la brise. Le brouillard d’automne évoque la tristesse et le départ, tandis que la brume de printemps n’a pas la même connotation. Cette approche met en avant l’ambiance plutôt que la précision scientifique.
Le terme fûdo est un mot japonais composé de deux idéogrammes signifiant « vent » et « terre ». Il désigne une relation profonde entre la culture et la nature, façonnée par l’histoire et les saisons. Ce concept illustre comment les Japonais perçoivent leur environnement comme une entité vivante et interconnectée. Augustin Berque, géographe et philosophe, souligne que le fûdo ne relève pas d’une approche savante ou théorique, mais d’une expérience sensible et partagée. Le haïku, par exemple, est pratiqué dans presque tous les milieux sociaux au Japon, ce qui montre son accessibilité et son ancrage dans la vie quotidienne. Yoshiko Nakano, professeure de littérature française au Japon, rappelle que cette forme poétique est accessible à tous, sans nécessiter de connaissances spécialisées.
En Chine ancienne, la pensée des saisons est liée à une philosophie de l’harmonie en évolution, où l’ordre n’est pas préétabli mais se construit progressivement. Le sinologue François Jullien explique que, contrairement à l’Occident qui attend une révélation divine ou une vérité absolue, la Chine observe une alternance naturelle des saisons qui ne dévie jamais. Cette vision est illustrée par la théorie des cinq agents (bois, feu, terre, métal, eau), qui doivent être accordés aux quatre saisons. Par exemple, un long été a été inventé pour équilibrer ces éléments. Dans la peinture de paysages chinois, les brumes et les nuages ne sont pas figés dans un tracé précis, mais représentent une respiration des éléments, permettant une communication entre eux. Cette approche valorise la fadeur et le vide comme des qualités essentielles.
L’émission *Microclimats 6 : L’esprit des nuages* a été diffusée pour la première fois le 10 août 1997 sur France Culture. Elle est réalisée par Renée Elkaïm Bollinger et Jean Couturier, avec des textes lus par Yoshiko Nakano, Vinciane Millereau et Serge Renko. Les intervenants principaux sont Yoshiho Nakano, professeure de littérature française au Japon, Augustin Berque, géographe et philosophe spécialiste du Japon, et François Jullien, philosophe, helléniste et sinologue. L’édition web de l’émission est assurée par Valérie Ernould, avec une documentation fournie par l’Ina et Radio France. Cette émission explore comment les saisons et les phénomènes climatiques influencent la culture, la pensée et l’art en Asie, en s’appuyant sur des traditions poétiques et philosophiques anciennes.

