Peut-on ignorer les implications sécuritaires de la « starlinkisation » du réseau Internet en Afrique ?
L’ESSENTIEL La généralisation de la connexion Internet par voie satellitaire en Afrique s’illustre par l’implantation du fournisseur d’accès à Internet Starlink dans plus de la moitié des 54 États africains. Cette « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique est perçue comme une aubaine pour lutter contre la fracture numérique, car elle permet d’accéder à un Internet à haut débit même dans les zones isolées.
La société SpaceX, dirigée par Elon Musk, a déployé son service Internet par satellite Starlink dans plus de la moitié des 54 États africains. Ce réseau permet d'accéder à un Internet à haut débit, même dans les zones isolées ou mal desservies par les infrastructures terrestres traditionnelles comme les câbles sous-marins ou les antennes relais. En Afrique, où la fracture numérique reste importante, Starlink est souvent présenté comme une solution pour réduire cet écart. Cependant, cette technologie soulève des questions majeures, notamment sur le plan sécuritaire et militaire, en raison de sa dépendance à une entreprise étrangère et de ses implications pour les États africains.
Les gouvernements africains sont confrontés à un choix difficile concernant l'utilisation de Starlink : soit ils autorisent son déploiement et sa commercialisation sur leur territoire en délivrant des licences, soit ils l'interdisent. Aujourd'hui, plus de 27 pays africains (sur 54) ont choisi d'autoriser Starlink, tandis que d'autres l'interdisent ou tolèrent son utilisation clandestine. Cette division reflète les tensions entre les avantages économiques et sociaux de cette technologie et les risques qu'elle représente pour la souveraineté numérique et la sécurité nationale. Les États qui l'autorisent tentent de le faire sous contrôle, en enregistrant chaque équipement et en imposant des obligations spécifiques à SpaceX.
Starlink est parfois utilisé par les forces armées africaines pour leurs opérations dans des zones reculées, car il offre une connexion Internet stable et rapide, même dans des conditions extrêmes. Cependant, cette utilisation pose deux problèmes majeurs. D'abord, les données sensibles transmises via les satellites de SpaceX, hébergés hors d'Afrique, pourraient être interceptées par d'autres États à des fins d'espionnage ou de déstabilisation. Ensuite, les États africains deviennent dépendants d'une entreprise étrangère (SpaceX) pour leurs communications militaires, ce qui limite leur autonomie stratégique. Cette dépendance est d'autant plus problématique que des projets de constellations souveraines émergent ailleurs dans le monde pour réduire cette vulnérabilité.
L'accès facile à Starlink, grâce à des kits compacts et portables, facilite son utilisation par des groupes armés ou terroristes en Afrique, notamment au Sahel. Ces groupes l'utilisent pour communiquer, diffuser de la propagande ou coordonner des attaques, tout en échappant aux interceptions des autorités. Cette utilisation détournée de Starlink aggrave les défis sécuritaires dans des régions déjà instables. Par exemple, des rapports indiquent que des groupes djihadistes au Sahel exploitent cette technologie pour renforcer leur logistique et leur coordination opérationnelle, ce qui complique les efforts des États pour lutter contre le terrorisme.
Les États africains qui autorisent Starlink tentent de limiter les risques en enregistrant chaque équipement et en imposant des obligations à SpaceX. Cependant, leur capacité à contrôler les données transmises via les satellites de l'entreprise reste très limitée. Contrairement aux opérateurs de télécommunications traditionnels, SpaceX ne permet pas aux États d'accéder aux communications transitant par ses satellites. Les États réfractaires à Starlink peuvent recourir à des systèmes de brouillage des fréquences pour bloquer son utilisation, mais ces solutions renforcent leur dépendance envers des technologies étrangères et privées, ce qui n'est pas une solution durable.
Face aux risques liés à la dépendance envers Starlink, certains experts suggèrent que l'Afrique pourrait développer ses propres constellations de satellites souveraines. Ces projets permettraient de garantir un accès à Internet par satellite sans dépendre d'entreprises étrangères comme SpaceX. Plusieurs initiatives émergent en Europe et aux États-Unis pour limiter cette dépendance, et l'Afrique pourrait s'en inspirer. Cependant, la mise en place de telles infrastructures nécessite des investissements importants et une coordination régionale, ce qui représente un défi majeur pour les États africains.

