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« Nationaliser les pertes et privatiser les profits » ? Ce que nous apprend le précédent de la location-gérance de Boussac de 1981 à 1984

The Conversation France · mis à jour il y a 19 j

Le démantèlement du groupe Boussac Saint-Frères s’est fait en recourant à la location-gérance (Image tirée du documentaire *L’empire LVMH*, réalisé par Jennifer Deschamps, Arte, 2026) Arte L’ESSENTIEL Depuis une vingtaine d’années, la structure des principaux groupes de la grande distribution historiquement intégrés s’est progressivement organisée autour du modèle de location-gérance de magasins. Ce mécanisme juridique et contractuel, régi par la loi du 20 mars 1956, a été mobilisé de manière paradigmatique dans l.

Location-gérance expliquée

La location-gérance est un mécanisme juridique français, encadré par la loi du 20 mars 1956, qui permet à une entreprise (le bailleur) de confier l'exploitation d'un magasin ou d'une activité à un tiers (le preneur), moyennant le versement d'une redevance. Contrairement à une vente, le bailleur conserve la propriété des locaux ou de l'activité, mais externalise les risques et les coûts de gestion. Ce dispositif est largement utilisé dans la grande distribution, où des groupes comme Carrefour, Auchan ou Casino l'emploient pour réduire leurs effectifs et leurs charges sociales. Par exemple, Carrefour perçoit plus de 400 millions d'euros de redevances annuelles grâce à ce modèle. Les salariés employés en location-gérance ne font plus partie des effectifs du groupe principal, ce qui permet de diminuer la masse salariale comptabilisée.

Origines du groupe Boussac

Fondé en 1911 par Marcel Boussac, le groupe Boussac est devenu l'un des principaux conglomérats français du XXe siècle, intégrant des marques emblématiques comme Dior, Le Bon Marché ou Conforama. Cependant, dès les années 1960, le groupe subit la crise du textile et peine à s'adapter aux évolutions du marché. En 1978, après des années de difficultés, les 21 principales sociétés du groupe sont mises en règlement judiciaire, une procédure légale permettant de gérer une entreprise en difficulté. En 1981, le groupe est repris par les frères Willot, propriétaires de la société Saint-Frères, mais leur gestion désastreuse conduit à un nouveau dépôt de bilan le 30 juin 1981.

Nationalisation déguisée en 1981

À la suite de l'élection de François Mitterrand en 1981, le gouvernement français décide de sauver le groupe Boussac sans procéder à une nationalisation officielle. Pour cela, il utilise un mécanisme de location-gérance pour les activités textiles déficitaires, confiées à une société créée spécialement : la Compagnie Boussac Saint-Frères (CBSF). L'État, représenté par l'Institut de développement industriel (IDI), en prend le contrôle et s'engage à financer sa restructuration avec un capital initial de 200 millions de francs (au lieu des 600 millions prévus). Les activités rentables comme Dior ou Conforama sont séparées juridiquement et comptablement de la CBSF, ce qui isole cette dernière et fragilise sa réputation auprès des clients et fournisseurs.

Licenciements et austérité

Dès 1982, la CBSF licencie plus de 1 000 employés en raison de ses difficultés structurelles et de la séparation d'avec les activités rentables. Face à la dégradation de la situation économique et à la menace de sortie du franc du Système monétaire européen, le gouvernement Mauroy change de cap et adopte une politique d'austérité sous l'impulsion du ministre de l'Économie Jacques Delors. L'État réduit progressivement ses financements à la CBSF, qui ne reçoit finalement que 460 millions de francs entre juillet 1982 et décembre 1983 au lieu des 600 millions initialement prévus. Les dirigeants de la CBSF sont incités à assumer seuls les licenciements, qui atteignent 3 078 suppressions d'emplois entre 1982 et 1984, réduisant les effectifs de 20 471 à 17 393 salariés.

Privatisation et vente à Arnault

En 1983, la situation de la CBSF s'aggrave avec un ratio d'endettement passant de 92 % à 102 % en un an et la suppression de 1 760 emplois supplémentaires. Face à ces difficultés, le gouvernement juge la privatisation inévitable. Le 20 décembre 1984, l'État vend la CBSF au groupe Ferinel, dirigé par Bernard Arnault, pour 400 millions de francs. Arnault rachète également les titres Willot, devenant propriétaire de l'ensemble du groupe Boussac. Malgré les engagements pris pour sauvegarder 12 000 emplois, il revend rapidement la plupart des actifs pour ne conserver que les activités les plus lucratives, comme Dior ou Le Bon Marché, et recentrer le groupe sur le secteur du luxe.

Ce que ça pourrait changer

L'affaire Boussac illustre les risques de la *location-gérance* pour les salariés et l'économie. En externalisant les pertes et les licenciements, l'État et les groupes privés ont pu préserver leurs activités rentables tout en reportant les coûts sociaux sur les entreprises en difficulté. Entre 1982 et 1984, 3 078 emplois ont été supprimés dans la CBSF, et les bénéfices des investissements publics ont finalement profité à des repreneurs privés. Ce modèle, aujourd'hui utilisé par des géants comme Carrefour ou Casino, soulève des questions sur l'équité et la responsabilité des entreprises face à leurs salariés et à la société.

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