Les fonctionnaires français : des complices de la collaboration ?
Qui tenir pour responsable de la collaboration ? Si on pense d'abord aux figures de Vichy, de nombreux fonctionnaires français ont aussi appliqué la politique pétainiste, se rendant complices des pires horreurs. C’est le sujet du film "Notre Salut" d'Emmanuel Marre, qui ausculte la banalité du mal..
L’article interroge le rôle des fonctionnaires français pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment sous le régime de Vichy (1940-1944). Contrairement aux figures politiques souvent pointées du doigt, comme le maréchal Pétain ou ses proches, l’attention se porte sur les employés administratifs anonymes. Ces derniers ont appliqué les directives du régime, contribuant à des actions comme les rafles ou l’exclusion des Juifs. Le film Notre Salut d’Emmanuel Marre illustre ce phénomène à travers l’histoire fictive d’Henri Marre, un fonctionnaire envoyé à Limoges, dont les choix illustrent la banalité du mal, concept popularisé par la philosophe Hannah Arendt. Cette idée désigne la capacité d’individus ordinaires à participer à des actes immoraux simplement en exécutant des ordres, sans remettre en question leur légitimité.
Emmanuel Marre, réalisateur du film, souligne la notion de responsabilité indirecte des fonctionnaires. Plutôt que de désigner des coupables individuels, il met en lumière comment l’accumulation de petites actions bureaucratiques, perçues comme neutres, a pu mener à des crimes de masse. Par exemple, un employé signant des documents pour organiser une rafle ne commet pas l’acte violent lui-même, mais en facilite la réalisation. Cette approche rejoint les travaux de l’historien Marc-Olivier Baruch, qui a étudié dans son livre Servir l’État français (1997) comment l’administration française a été mobilisée pour appliquer la politique pétainiste. Baruch montre que la défaite de 1940, la volonté de rétablir l’ordre et l’obéissance au pouvoir en place ont rendu l’administration docile, malgré l’illégitimité morale de certaines directives.
Marc-Olivier Baruch évoque le concept de mécanismes producteurs d’innocence, théorisé par le juriste Pierre Legendre. Ce terme désigne la manière dont les fonctionnaires se déresponsabilisent en considérant leur travail comme une simple exécution technique, détachée de toute évaluation morale ou politique. Par exemple, un agent des impôts appliquant une loi antisémite pourrait se convaincre qu’il n’est qu’un rouage neutre, sans se demander si cette loi est juste. Ce phénomène est renforcé par l’idée que l’administration ne fait pas de politique, une croyance qui permet de justifier l’obéissance aveugle. Cette logique a été institutionnalisée sous Vichy, qui a instauré en 1941 le premier statut général de la fonction publique pour encadrer et surveiller les employés, tout en les excluant des postes pour les Juifs ou les étrangers.
Le film et les travaux historiques soulignent que le pétainisme n’était pas seulement une idéologie raciste, mais aussi une pensée économique et sociale qui a imprégné l’ensemble de la société française. Le régime de Vichy a utilisé l’administration comme un outil pour imposer ses réformes, comme la Révolution nationale, un projet visant à restaurer une France traditionnelle et autoritaire. Les fonctionnaires, en appliquant ces politiques, ont contribué à marginaliser des groupes entiers, comme les Juifs, les étrangers ou les opposants politiques. Par exemple, le statut des Juifs de 1941 a exclu ces derniers de la fonction publique, les privant de moyens de subsistance. Cette collaboration administrative a ainsi permis au régime de Vichy de fonctionner, malgré son illégitimité et son alliance avec l’Allemagne nazie.
L’article rappelle que cette période reste un sujet sensible en France, où la mémoire collective a longtemps minimisé le rôle des fonctionnaires dans la collaboration. Le film *Notre Salut* et les travaux de Marc-Olivier Baruch s’inscrivent dans une démarche de réhabilitation de cette mémoire, en mettant en lumière des destins individuels comme celui d’Henri Marre. Cette réflexion invite à s’interroger sur la responsabilité des institutions et des individus dans les régimes autoritaires, ainsi que sur les mécanismes qui permettent à une société de normaliser l’injustice. Elle soulève aussi des questions contemporaines, comme la frontière entre obéissance et résistance dans un cadre professionnel, ou la capacité des administrations à résister à des ordres contraires à l’éthique.

