Féminités dissidentes : la garde-robe de Rosa Bonheur
Au XIXe siècle, les femmes masculinisent leur vestiaire et déjouent les binarités. Incursion dans le vestiaire de l’une d’entre-elles, la peintre Rosa Bonheur, pour déplier la façon dont, en arborant fièrement la jaquette, le monocle ou le pantalon, elles se sont offert une agentivité nouvelle..
Au XIXe siècle, certaines femmes ont adopté une stratégie vestimentaire audacieuse pour contester les normes de genre et affirmer leur liberté. Cette pratique, appelée féminités dissidentes, consistait à emprunter des éléments masculins du vestiaire (comme la jaquette, le pantalon, le monocle ou la cravate) pour se réapproprier leur apparence et leur identité. Cette démarche s’inscrivait dans un mouvement plus large de remise en question des binarités de genre, où les individus assignés femmes à la naissance défiaient les attentes sociales en matière de féminité traditionnelle. L’exposition Un vestiaire à soi. Féminités dissidentes au XIXe siècle, présentée au Palais Galliera à Paris jusqu’au 14 février, explore cette histoire méconnue à travers des vêtements, des portraits et des archives.
Rosa Bonheur (1822-1899), peintre animalière célèbre pour son tableau Le Marché aux chevaux, est une figure emblématique de cette rébellion vestimentaire. Sa garde-robe, exposée quasi intégralement au Palais Galliera, illustre comment une femme a pu se construire une identité visuelle autonome au XIXe siècle. Elle portait régulièrement des jaquettes, des pantalons et des cravates, des vêtements traditionnellement réservés aux hommes. Ces choix vestimentaires n’étaient pas anodins : ils lui permettaient de circuler librement dans les milieux artistiques et ruraux, où les femmes étaient souvent cantonnées à des rôles domestiques. Son style a inspiré d’autres femmes, comme les dandykes (contraction de dandy et dyke, terme désignant des femmes aux allures masculines), qui ont adopté des tenues androgynes pour affirmer leur agentivité et leur désir de liberté.
L’adoption de vêtements masculins par les femmes a suscité de vives réactions dans la société du XIXe siècle. En 1892, l’écrivain et caricaturiste Ferdinand Bac, dans un article publié dans La Vie parisienne, a vivement critiqué cette tendance. Il s’est interrogé sur la logique de ces femmes qui, selon lui, rejetaient les codes féminins tout en s’appropriant ceux des hommes, de leurs chaussures à leurs chapeaux. Son dessin accompagnant l’article, intitulé Fin du monde, représentait une femme portant monocle et cigarette, symbolisant pour lui une menace pour l’ordre social. Ces réactions illustrent les tensions autour de la transgression des normes de genre, où l’émancipation vestimentaire était perçue comme une remise en cause des hiérarchies établies.
Deux expositions majeures en 2026-2027 mettent en lumière l’histoire de ces féminités dissidentes. Au Palais Galliera, l’exposition Un vestiaire à soi présente des vêtements du XIXe siècle, dont ceux de Rosa Bonheur, jusqu’au 14 février 2027. Au Musée Bourdelle, l’exposition L’étoffe de l’artiste explore les liens entre mode et création artistique, avec des œuvres de Rosa Bonheur et Sonia Delaunay, du 23 septembre 2026 au 24 janvier 2027. Parallèlement, des chercheurs comme Marine Kisiel (historienne de l’art et conservatrice au Palais Galliera) et Damien Delille (maître de conférences en histoire de l’art) étudient ces phénomènes. Leur travail vise à rendre visibles des pratiques vestimentaires qui ont permis à des femmes de se réinventer et de défier les normes sociales.
Le Voguing, né dans les années 1960 à New York parmi des jeunes hommes afro-américains et latino-américains, homosexuels ou transgenres, s’inscrit dans la continuité des stratégies vestimentaires et identitaires du XIXe siècle. Ce mouvement, né dans les houses (groupes communautaires dirigés par une « mère »), consiste à imiter les poses des magazines de mode comme Vogue lors de compétitions appelées balls. Les participants, souvent exclus de la société, détournent les codes de la haute couture pour créer une esthétique à la fois parodique et subversive. Comme le souligne l’historien Manuel Charpy, le Voguing est à la fois un hommage et une critique des normes qui les excluent, montrant comment la mode peut devenir un outil de résistance et d’affirmation de soi.
Plusieurs ouvrages et événements accompagnent ces expositions. Marine Kisiel et Damien Delille ont contribué à *Allures dissidentes: apparences queer & représentations de soi du 19e siècle à aujourd’hui* (éditions Art Et Fiction, juin 2026), un livre explorant les liens entre mode et identité. Damien Delille a également publié *La carpe et le kimono. Porter l’habit de l’autre* (2026), analysant les échanges vestimentaires entre cultures. Une présentation de cet ouvrage est prévue le 6 octobre 2026 à l’INHA (Institut National d’Histoire de l’Art) à Paris. Ces travaux s’ajoutent à des archives et des émissions, comme celles diffusées sur France Culture, qui contextualisent ces pratiques dans une perspective historique et sociale.

